
Dans un contexte de mondialisation marqué par une urbanisation rapide, le déclin des campagnes et la rupture des traditions culturelles sont devenus des défis communs à de nombreux pays. Pourtant, la Chine est en train de tracer une voie de développement singulière fondée sur l’intégration entre villes et campagnes. Ce modèle porte déjà ses fruits dans la pratique nationale et attire l’attention constante de nombreux observateurs internationaux.
Dans une série d’entretiens consacrés au développement durable des territoires urbains et ruraux, plusieurs experts internationaux ont récemment hautement salué ce modèle. Chacun, selon son domaine de spécialité, a analysé en profondeur la logique interne et la portée globale de cette approche. Ils estiment de manière générale que la Chine a trouvé la clé pour résoudre ses propres déséquilibres de développement entre villes et campagnes, et apporte à bien des égards une contribution précieuse à l’agenda mondial du développement durable.
Gouvernance systémique : de la conception à l’exécution
« À bien des égards, la Chine est en train de montrer la voie », déclare Joe Ravetz, professeur à l’Institut d’études urbaines de l’Université de Manchester, au Royaume-Uni. Selon lui, l’avantage le plus marquant du modèle chinois réside dans son sens aigu de la systémicité et sa forte capacité d’exécution, des qualités qui le distinguent nettement dans le domaine de la planification publique à l’échelle mondiale. M. Ravetz observe que, face à la complexité des enjeux urbains et ruraux, la Chine adopte une approche résolument holistique. « L’atout de la Chine, c’est sa manière systémique d’aborder les problèmes : elle pose la question des modalités de résolution, puis élabore des politiques dédiées aux différents niveaux de gouvernement, avant de s’appuyer sur des instruments puissants comme les plans quinquennaux pour assurer la mise en œuvre. »
Ce mode de gouvernance, fondé sur une conception stratégique au plus haut niveau et relayé de manière cohérente dans l’ensemble de l’appareil administratif, garantit la continuité des politiques et l’unité des objectifs.
Cependant, même le meilleur plan directeur reste une vision suspendue dans le vide s’il ne bénéficie pas de garanties pour sa mise en œuvre. M. Ravetz souligne que la clé du succès du modèle chinois réside non seulement dans la planification elle-même, mais aussi dans la puissante capacité d’exécution soutenue par « des ressources suffisantes et une véritable autorité ». Il insiste sur le fait que dans de nombreux pays, les planificateurs sont souvent freinés par un manque de ressources ou par les intérêts du secteur privé. « À l’inverse, la Chine parvient à mettre réellement en pratique ses politiques, ce qui révèle la force singulière de son modèle de gouvernance. »
Ce point de vue est fortement partagé par Madina Junussova, responsable du développement urbain à l’Institut de politique publique et d’administration de l’Université d’Asie centrale au Tadjikistan. Selon elle, « les différents niveaux de gouvernement en Chine accordent une attention particulière aux liens essentiels entre les villes et les campagnes, ce qui n’est pas le cas dans de nombreux autres pays ». Elle explique que c’est précisément cette forte priorité, portée « de haut en bas », qui permet à la Chine de déployer rapidement ses actions de revitalisation rurale et d’obtenir des « résultats évidents ».

Un café dans le district de Taishun, à Wenzhou (Zhejiang), le 10 avril 2025
L’humain au centre : le « nouveau village » fondé sur les communautés
Toute planification d’envergure doit se traduire dans la vie des habitants. Les experts s’accordent à dire que la vitalité du modèle chinois d’intégration urbain-rural repose sur son cœur « centré sur l’humain », en particulier sur le respect et la mobilisation des forces au sein des communautés.
Hassan Radoine, de l’Université Mohammed VI Polytechnique au Maroc, a formulé le concept du « nouveau village » (The New Rural). Il prédit qu’avec l’aggravation des « maladies urbaines » dans les grandes métropoles, l’avenir pourrait voir émerger un mouvement de migration inversée, des villes vers les campagnes. Les villages revitalisés avec soin, ayant préservé leur essence culturelle et leur authenticité, deviendront alors un petit paradis pour ceux qui aspirent à une meilleure qualité de vie .
Il prend pour exemple Songyang, dans le Zhejiang, qu’il visitait pour la première fois, et qu’il qualifie de « véritable trésor [...] qui révèle la profondeur de la culture chinoise, une culture authentique, profondément enracinée dans les communautés, ainsi que dans l’harmonie entre celles-ci et la nature ». Il observe que Songyang, tout en améliorant ses infrastructures, s’attache à restaurer les anciennes demeures typiques et à préserver les savoir-faire traditionnels. Ses micro-interventions, qualifiées de « traitement par acupuncture », évitent de transformer les villages en simples décors de cinéma et permettent de maintenir l’authenticité du milieu rural.
Marie-Noël Tournoux, responsable de projet au Centre de formation et de recherche pour le patrimoine mondial en Asie-Pacifique de l’UNESCO, a elle aussi été profondément marquée lors de sa visite : « L’un des grands atouts de la Chine, c’est de mettre l’accent sur la communauté. » Elle constate que le modèle chinois combine efficacement une vision nationale ambitieuse avec des initiatives locales innovantes, créant ainsi une « interaction fluide entre le sommet et la base ».
Mme Junussova souligne de son côté que les autorités locales « écoutent les idées des habitants sur leur mode de vie idéal » lors des projets de transformation. Cette attention portée aux aspirations des communautés est, selon elle, la clé de la vitalité durable de la revitalisation rurale. Elle insiste sur le fait que « le cœur de l’intégration urbain-rural est l’interaction humaine » : ce n’est qu’en attirant des talents, tant urbains que ruraux, désireux de participer à la construction de ces territoires que peuvent se tisser des liens émotionnels et des valeurs partagées.

Un café au milieu des rizières offre une atmosphère bucolique dans le bourg de Tangya, à Jinhua (Zhejiang), le 23 octobre 2025.
Une portée mondiale : de la pratique chinoise au dialogue international
L’expérience de la Chine éclaire des enjeux auxquels le monde entier est confronté. Tout en saluant le modèle chinois, les experts ont également exploré les perspectives de partage de cette expérience et de coopération internationale. Selon eux, les défis auxquels la Chine fait face dans le développement intégré urbain-rural, ainsi que les stratégies qu’elle met en œuvre, ont un caractère universel.
Concernant les modes de partage possibles, les experts ont proposé des pistes concrètes. M. Radoine explique que son université collabore actuellement avec ONU-Habitat pour créer un « centre international pour le développement territorial durable et la performance urbaine ». L’objectif est d’élaborer un système scientifique d’indicateurs de performance destiné à évaluer et à diffuser des exemples réussis comme celui de Songyang, afin d’offrir au vaste ensemble des pays du Sud global des orientations reproductibles.
Mme Tournoux met pour sa part davantage l’accent sur la collaboration de terrain. Elle souhaite que la coopération internationale dépasse le cadre d’échanges purement académiques et s’enracine dans la pratique concrète. « Ce qui a réellement de la valeur, c’est lorsque des experts internationaux travaillent sur le terrain aux côtés des équipes locales, écoutent les autorités locales et les habitants, et créent, expérimentent et avancent conjointement dans la pratique. »
De la gouvernance systémique à la mobilisation des communautés, de la régénération culturelle à la coopération internationale, la pratique chinoise de l’intégration urbain-rural révèle une voie de développement distincte du modèle traditionnel d’urbanisation. Elle s’appuie à la fois sur les spécificités institutionnelles et culturelles de la Chine, et répond aux enjeux communs de durabilité auxquels le monde entier est confronté.
Comme le souligne M. Ravetz, « la Chine ne se contente pas de résoudre ses propres problèmes ; elle explore également pour le monde entier les voies possibles d’un développement plus équilibré et plus résilient ».