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Pour un universalisme stratégique

2025-12-31 14:51:00 Source: La Chine au présent Auteur: DAVID GOSSET*
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Face à la fragmentation mondiale, la visite de Macron en Chine teste l’émergence d’un axe civilisationnel capable de réinventer la coopération et l’ordre mondial.

Affiche du film sino-français Moon Le Panda au Zoo Palast, un cinéma emblématique de Berlin, le 6 avril 2025

En décembre dernier, le président français Emmanuel Macron a effectué en Chine sa quatrième visite d’État, dans un contexte de fortes turbulences mondiales. La mondialisation se fragmente, et les impulsions unilatérales réapparaissent avec une force déconcertante. Dans cet environnement instable, la coopération entre l’Europe et la Chine – et non pas seulement entre la France et la Chine – revêt une importance renouvelée. En tant que plus grand marché intégré au monde et première économie émergente, l’Europe et la Chine disposent à la fois du poids matériel et de la responsabilité normative nécessaires pour façonner un ordre international plus équilibré, prévisible et inclusif.

La visite de Macron dépasse donc la simple gestion d’une relation bilatérale, y compris ses frictions. Elle met à l’épreuve la capacité de deux entités civilisationnelles – l’Europe, avec son humanisme pluraliste, et la Chine, avec son attachement historique à l’harmonie, à l’ordre universel et à la responsabilité collective – à traduire de longues affinités en coopération stratégique. Les affinités culturelles entre les deux parties, nourries par des échanges intellectuels, des dialogues artistiques et une curiosité mutuelle, confèrent depuis longtemps à leur relation une dimension qui dépasse le pragmatisme diplomatique. Toutes deux partagent un instinct universaliste : la conviction que la civilisation implique des obligations au-delà des frontières, que l’ordre mondial doit reposer sur la raison plutôt que sur la force, et que les grandes puissances doivent justifier leur position par leur contribution, non par leur domination.

Ces affinités comptent parce qu’elles constituent la grammaire culturelle qui permet l’alignement politique : elles conditionnent la manière dont chaque acteur conçoit la responsabilité, le pouvoir et le système international.

Ce fondement culturel trouve une expression politique dans des affinités stratégiques plus profondes. L’Europe comme la Chine rejettent le dogme de la politique des blocs ; toutes deux se méfient des projets hégémoniques qui exigent l’alignement sur des bases idéologiques plutôt que pragmatiques ; toutes deux estiment qu’un siècle stable doit être multipolaire – non parce que la multipolarité est à la mode, mais parce qu’une distribution diversifiée du pouvoir est la seule à même de soutenir la coopération dans un monde structuré par l’interdépendance. Leur engagement envers la multipolarité est indissociable de leur exigence d’un multilatéralisme renouvelé.

Mao Qingyun (d.), chercheuse principale du satellite SVOM développé conjointement par la Chine et la France, présente la coopération sino-française, à Shanghai, le 23 avril 2025.

Le monde n’a pas besoin de fragmentation mais de rénovation : un système multilatéral qui reflète les réalités du XXIe siècle, intègre la voix du Sud global et restaure la confiance dans la possibilité d’une action collective. En ce sens, la relation Europe-Chine n’est pas seulement transactionnelle ; elle est structurelle. Elle exprime le refus partagé d’une logique de jeu à somme nulle et la conviction commune que la gouvernance mondiale doit être modernisée plutôt qu’abandonnée.

Depuis plus de six décennies, la coopération sino-française a incarné certains éléments de cette vision, mais son efficacité dépend désormais de sa capacité à dépasser un cadre purement national. Depuis l’établissement des relations diplomatiques en 1964, la coopération s’est épanouie dans les domaines de la culture, de l’exploration spatiale, de l’énergie nucléaire, de l’agriculture et de la science. Ces secteurs, adossés à une relation commerciale d’envergure, ont généré des bénéfices mutuels et accumulé un capital institutionnel. Ils révèlent toutefois les limites du bilatéralisme. L’ampleur et la complexité des défis contemporains – de la transformation climatique à la gouvernance technologique – exigent l’implication non seulement de la France, mais de l’Union européenne en tant qu’acteur collectif, capable de combiner capacités industrielles, autorité réglementaire et influence normative. À l’échelle européenne, la relation pourrait alors être systémique et prospective.

La transition verte est le domaine le plus urgent et le plus prometteur pour une coopération structurée. Le déploiement sans précédent par la Chine de technologies renouvelables, combiné au leadership réglementaire et à l’expertise d’ingénierie de l’Europe, crée une complémentarité naturelle. Une collaboration dans les énergies renouvelables, l’hydrogène, la mobilité durable et les systèmes d’économie circulaire pourrait accélérer les transitions mondiales tout en démontrant que la transformation environnementale est compatible avec la compétitivité économique. Cette coopération fait écho aux engagements universalistes que les deux parties revendiquent : la reconnaissance du fait que la responsabilité climatique transcende les rivalités géopolitiques, et que la crédibilité de la gouvernance climatique repose sur des solutions concrètes et reproductibles, plutôt que sur un simple symbolisme diplomatique. Dans un monde où les négociations climatiques deviennent de plus en plus conflictuelles, l’Europe et la Chine ont la capacité de montrer que durabilité et souveraineté ne sont pas nécessairement incompatibles.

L’intelligence artificielle (IA) constitue une autre frontière décisive. L’Europe et la Chine disposent toutes deux d’écosystèmes de recherche solides, d’acteurs industriels avancés et de débats complexes sur l’éthique, la dignité et le risque. Alors que l’IA risque de devenir la ligne de faille structurelle d’une nouvelle guerre froide technologique, l’Europe et la Chine sont presque seules à pouvoir proposer une voie médiane. Plutôt que de laisser la haute technologie dériver vers une course à la domination, elles peuvent promouvoir un écosystème fondé sur l’innovation, la sécurité, l’équité et une gouvernance inclusive. Une telle coopération enverrait un signal fort : la puissance technologique ne doit pas être synonyme d’intimidation géopolitique, mais peut être mise au service des intérêts humains universels. Dans un domaine où les normes façonneront le destin, l’Europe et la Chine ont la responsabilité de définir les règles plutôt que d’accepter celles imposées par la concurrence.

L’élargissement de la coopération à ces domaines stratégiques souligne une convergence plus profonde. L’Europe et la Chine rejettent le découplage en tant que projet économique ou civilisationnel. Elles s’opposent à l’idée nihiliste selon laquelle l’interdépendance serait une vulnérabilité plutôt qu’un atout. Elles comprennent que la fragmentation économique ne stabilisera pas le monde, mais intensifiera la concurrence, la méfiance et l’insécurité. Leur décision de rester ouvertes, de négocier plutôt que d’isoler, reflète un réalisme fondé sur l’interdépendance plutôt que sur l’idéologie.

Le moment choisi pour la visite de Macron a donc été crucial. La Chine cherche des partenariats extérieurs stables et de haute qualité pour soutenir sa modernisation et son approfondissement de l’ouverture, tandis que l’Europe s’attache à traduire le vocabulaire de « l’autonomie stratégique » en politiques concrètes, dans un contexte de turbulences économiques et d’incertitudes géopolitiques. Les deux acteurs ont besoin de prévisibilité dans les affaires mondiales au moment même où la volatilité devient structurelle. Bien qu’ils diffèrent dans leur analyse du conflit russo-ukrainien, ils convergent sur un impératif fondamental : la diplomatie, la désescalade et la normalisation des relations internationales. Leur coopération répond ainsi non seulement aux intérêts nationaux, mais aux intérêts universels.

Cette dimension universaliste est essentielle. Le système multilatéral est mis à rude épreuve par la segmentation géopolitique, la fragmentation géo-économique, l’insuffisance des financements climatiques, la fragilité de la sécurité alimentaire et énergétique, ainsi que par l’aggravation des inégalités entre un Sud global vulnérable et un Nord global sécurisé. Les institutions multilatérales ne faillissent pas parce que le multilatéralisme serait obsolète, mais parce que leur architecture n’a pas été adaptée à la distribution du pouvoir et à l’urgence des défis contemporains. L’Europe et la Chine, acteurs influents mais non hégémoniques, peuvent contribuer à moderniser cette architecture – non pour imposer un nouvel ordre, mais pour restaurer la possibilité d’une gouvernance partagée.

La visite de Macron intervient à un moment où le monde est en quête de stabilité, où l’unilatéralisme sème l’incertitude et où le récit de la rivalité tend à éclipser toute perspective de coopération. Dans ce contexte, la portée symbolique de cette visite résonnera au-delà de Paris et de Beijing, car elle représente un choix : s’engager plutôt que se replier, affirmer l’universalisme plutôt que le nationalisme, construire l’ordre plutôt que subir le désordre. L’Europe et la Chine ne seront pas toujours d’accord, mais leur aspiration commune – un monde multipolaire, inclusif et dialogique – demeure intellectuellement cohérente et stratégiquement nécessaire.

 

*DAVID GOSSET est spécialiste des relations internationales et sinologue. Il est le fondateur de l’Initiative mondiale Chine-Europe-Amérique (China-Europe-America Global Initiative).

 

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