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La science en partage

2026-09-01 12:20:00 Source: La Chine au présent Auteur: DAVID GOSSET*
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Au-delà des chiffres et des prouesses technologiques, la vulgarisation scientifique en Chine révèle la dimension la plus profonde de la modernisation à la chinoise.

La fusée porteuse Smart Dragon-3 décolle depuis les eaux au large de la ville de Haiyang (Shandong), pour envoyer les satellites hyperspectraux 01 et 02 du système Oriental Smart Eye sur les orbites prévues, le 5 août 2026  

Étudier la vulgarisation scientifique en Chine offre une perspective unique sur l’une des transformations les plus marquantes de l’histoire moderne : le renouveau de la civilisation chinoise et son propre cheminement vers la modernité. Au-delà de la croissance économique, des réalisations technologiques et de l’influence géopolitique, la manière dont les connaissances scientifiques sont diffusées, comprises et adoptées par la société révèle des dimensions importantes du modèle de développement de la Chine et de sa vision pour l’avenir.

Comme l’a démontré le sinologue britannique Joseph Needham (1900-1995) dans son œuvre monumentale inachevée Science et Civilisation en Chine, la Chine a été pendant des siècles l’un des principaux centres mondiaux d’innovation scientifique et technologique. La fabrication du papier, l’imprimerie, la boussole magnétique, la poudre à canon et de nombreuses autres inventions sont nées de l’ingéniosité chinoise bien avant l’apparition de découvertes comparables ailleurs. Pendant une grande partie de l’histoire documentée, la Chine figurait à l’avant-garde du savoir appliqué, de l’ingénierie et de l’art de gouverner, contribuant non seulement à sa propre prospérité, mais aussi au progrès de la civilisation humaine.

Pourtant, l’histoire a emprunté un chemin inattendu. Malgré son riche héritage scientifique, la Chine n’est pas devenue le berceau de la Révolution industrielle. Dès la fin du XVIIIe siècle, l’Europe a connu une métamorphose profonde, portée par la production mécanisée, l’énergie fossile et de nouvelles institutions économiques. Tandis que les puissances européennes développaient leurs capacités industrielles et technologiques, la Chine est entrée dans une période marquée par des crises intérieures et des pressions extérieures. Pendant plus d’un siècle, le pays s’est retrouvé dans la situation inédite de devoir faire face à une modernité largement façonnée ailleurs. Le fossé technologique, économique et militaire qui en a résulté est devenu l’un des défis majeurs de l’histoire chinoise moderne.

La fondation de la République populaire de Chine en 1949 a marqué un tournant décisif. Le nouvel État s’est engagé dans un processus à long terme de reconstruction, d’industrialisation et de transformation institutionnelle. Malgré de nombreuses difficultés et revers, la Chine a progressivement reconstruit ses fondations scientifiques et éducatives. Avec l’adoption de la politique de réforme et d’ouverture en 1978, le pays a accéléré son intégration à l’économie mondiale tout en investissant massivement dans la science, la technologie et le capital humain. L’effet cumulé de ces efforts a profondément transformé la place de la Chine dans le monde.

De nombreux élèves profitent de leurs vacances d’été au Musée des sciences et technologies du Liaoning, à Shenyang, le 29 juillet 2026.

Une nouvelle étape s’est dessinée lors du XXe Congrès du Parti communiste chinois (PCC) en octobre 2022. Dans son rapport au Congrès, Xi Jinping, secrétaire général du Comité central du PCC, a présenté le concept de « modernisation à la chinoise ». Celui-ci souligne que la modernisation ne suit pas une voie unique et universelle définie par l’expérience historique occidentale. Elle peut au contraire prendre des formes diverses, façonnées par l’histoire, la culture, les institutions et les priorités de développement de chaque nation.

Au cœur de cette ambition figure le progrès scientifique et technologique. Le rapport du Congrès s’est fixé un objectif ambitieux : d’ici 2035, la Chine doit améliorer significativement ses capacités scientifiques et technologiques, atteindre une plus grande autonomie dans les technologies clés et rejoindre les rangs des pays les plus innovants au monde.

En effet, la Chine s’est affirmée au XXIe siècle comme une grande puissance scientifique et technologique mondiale. Son réseau ferroviaire à grande vitesse dépasse désormais les 50 000 km, et des avancées majeures ont été réalisées dans des domaines tels que l’intelligence artificielle, les plateformes numériques, la fabrication intelligente, les énergies renouvelables, la transmission d’énergie à ultra-haute tension, les technologies quantiques et l’exploration spatiale. Des investissements massifs dans la recherche et le développement, un vaste vivier d’ingénieurs et de scientifiques, ainsi qu’une coordination étroite entre institutions publiques et entreprises privées, ont tous contribué à cette ascension remarquable.

Cependant, s’en tenir aux seuls succès visibles occulterait une dimension essentielle de cette dynamique. Le succès du pays ne peut se réduire à la politique industrielle, au financement de la recherche ou à la taille du marché. Les mécanismes culturels et sociaux qui favorisent l’engagement du public envers la science et la technologie jouent un rôle tout aussi décisif. Parmi ces mécanismes, la vulgarisation scientifique occupe une place particulièrement importante.

Loin de se cantonner à une simple transmission de savoirs, la vulgarisation s’impose en Chine comme un véritable projet de société. Elle vise à développer la culture scientifique, à encourager la participation citoyenne et à façonner un environnement social réceptif aux évolutions technologiques. Musées scientifiques, campagnes éducatives, expositions publiques, programmes médiatiques, plateformes numériques et initiatives communautaires font de la science un bien commun intégré au quotidien.

Ce phénomène, encore relativement peu étudié en dehors de la Chine, constitue pourtant un élément essentiel de l’écosystème d’innovation du pays. En éveillant la curiosité, en encourageant l’expérimentation et en consolidant la confiance du public dans la science et la technologie, la vulgarisation scientifique contribue à réduire les résistances à l’innovation et facilite l’adoption rapide des nouvelles technologies. Dans ce contexte, l’innovation ne se limite pas aux laboratoires, aux universités ou aux instituts de recherche ; elle devient une entreprise collective soutenue par une large participation sociale et l’imagination du public.

Comprendre cette dimension est essentiel pour développer une interprétation plus équilibrée et complète de la Chine contemporaine. Les réalisations technologiques du pays ne sont pas simplement le fruit de la planification étatique ou de l’ampleur de son économie. Elles s’enracinent dans des investissements éducatifs à long terme, des récits culturels valorisant les réalisations scientifiques et des dispositifs institutionnels reliant la recherche, l’industrie et la société. La vulgarisation scientifique sert de pont entre ces différentes sphères.

Plus largement, l’étude de la vulgarisation scientifique offre un éclairage précieux sur la transformation de la civilisation chinoise elle-même. Elle révèle comment la Chine cherche à concilier ses traditions historiques avec les exigences de la modernité technologique, comment le développement scientifique s’intègre dans des objectifs nationaux plus larges, et comment la compréhension publique de la science se mobilise au service d’objectifs économiques, sociaux et environnementaux. L’examen de ces mécanismes nous permet de dépasser les explications simplistes de l’essor de la Chine et d’apprécier les fondements sociaux profonds qui soutiennent son projet de modernisation. Des liens importants existent entre la vulgarisation scientifique et le développement durable, la paix, la réduction des inégalités technologiques et la formation de fondements épistémiques partagés pour le dialogue mondial. En ce sens, la vulgarisation scientifique pourrait émerger comme un nouveau pôle de coopération internationale.

À une époque où les transformations les plus profondes sont de plus en plus portées par la science et la technologie, la capacité à aligner l’innovation sur la compréhension publique et l’acceptation sociale pourrait s’avérer aussi importante que la découverte scientifique elle-même. L’étude de la vulgarisation scientifique en Chine offre donc bien plus qu’une analyse des pratiques éducatives ou communicationnelles ; elle offre une fenêtre sur la manière dont une grande civilisation conçoit la modernisation, organise le changement technologique et imagine son avenir.

 

*DAVID GOSSET est spécialiste français des affaires internationales, sinologue, fondateur de l’Initiative mondiale Chine-Europe-Amérique et auteur du rapport Science Popularization in China and the Making of an Innovative Society.

(L’article original a été publié dans China Daily, China Watch.)

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