Le monde doit aujourd’hui préférer la rigueur des actes plutôt que la rhétorique des discours.

Anthony Carty (PHOTO : ZHANG WEI)
Lorsque j’ai quitté l’Europe pour m’installer à Hong Kong en 2009, certains de mes collègues m’avaient affirmé que la partie continentale de la Chine était « un autre monde avec une mentalité différente ». Pourtant, après plus d’une décennie sur place, je constate que cette barrière supposée n’existe pas. Les Chinois que j’ai rencontrés vivent de manière sereine et épanouie ; ils ne diffèrent en rien de ce que l’on observe ailleurs dans le monde. La véritable transformation ne réside pas dans la mentalité des Chinois, mais dans les progrès réalisés par le pays et dans la manière dont le monde le perçoit.
La Chine compte 1,4 milliard d’habitants animés par la volonté d’améliorer leur quotidien. L’ampleur de cette dynamique exige de la part de l’Occident un profond réajustement intellectuel.
Au-delà du développement matériel, c’est l’exploration des fondements spirituels de la société chinoise qui me passionne. Je partage le constat de nombreux universitaires occidentaux lors de leur premier séjour : nous percevons chez les Chinois un calme intérieur et un sentiment de plénitude. J’attribue cet état d’esprit à une confiance culturelle profondément enracinée dans l’histoire.
Lors de mes échanges avec mes confrères de l’Académie des sciences sociales de Chine, j’ai découvert que le terme « civilisation » en chinois trouve son origine dans le Livre des Mutations, où il évoque la « maturité intérieure » de l’existence. C’est précisément cette force d’ancrage culturel, forgée au fil des millénaires, qui façonne la résilience et l’harmonie de la société chinoise. Malheureusement, cette puissance culturelle reste trop souvent invisible dans les grilles d’analyse des observateurs occidentaux.
Le double dilemme de l’Europe
Cette « invisibilité », à mon sens, n’est pas le fruit du hasard. Elle découle du « double dilemme » auquel l’Europe est aujourd’hui confrontée : d’une part, une crise socio-économique interne et, d’autre part, des lacunes méthodologiques qui altèrent sa perception du monde extérieur.
En Europe, la prédominance prolongée du modèle néolibéral a fait passer la logique économique avant l’éthique sociale. Associé à l’érosion des solidarités traditionnelles par un individualisme excessif, ce phénomène alimente une anxiété générale. L’instabilité sociale et la précarité chronique du marché du travail privent une part croissante d’individus de toute sérénité.
Cette vulnérabilité interne affaiblit le leadership sur le plan politique. Face à un paysage international complexe, l’Europe peine souvent à faire entendre une voix unie, ferme et indépendante. Comme le souligne l’essayiste français Emmanuel Todd dans son ouvrage La Défaite de l’Occident, une forme de nihilisme se manifeste au sein de certains milieux européens qui ont perdu foi dans l’avenir de leur propre civilisation.
Lorsqu’une société est en proie à des problèmes internes, elle cherche fréquemment des menaces et des boucs émissaires à l’extérieur. C’est peut-être la racine psychologique permettant d’expliquer certains biais cognitifs européens envers la Chine. Ces préjugés sont ensuite « théorisés » et « rationalisés » par le courant dominant des relations internationales en Occident.
Ce paradigme, obsédé par des indicateurs tels que les taux de croissance du PIB, construit une image abstraite et menaçante d’un « Autre », tout en occultant une réalité fondamentale : celle d’une collectivité humaine de 1,4 milliard d’individus aspirant à une vie heureuse.
Une telle vision simpliste et anhistorique entretient des interprétations erronées et des réflexes de méfiance. J’en viens ainsi à une conclusion qui peut paraître incisive : le problème de l’Europe ne réside pas seulement dans sa difficulté à assumer un rôle moteur sur la scène mondiale, mais dans sa tendance à voir partout des menaces et des dangers alors que la plupart de ses fragilités sont internes.

L’ouvrage Histoire et souveraineté en mer de Chine méridionale traduit en plusieurs langues, publié par les Éditions New Star du Groupe de communication internationale de Chine (PHOTOS FOURNIES PAR LES ÉDITIONS NEW STAR)
Sagesse de gouvernance chinoise
Pour faire face aux défis de gouvernance, je crois que la sagesse classique, tant orientale qu’occidentale, offre des clés précieuses. Dans La moralité et la responsabilité des gouvernants, un ouvrage coécrit avec Janne Nijman, nous rappelions un principe commun à l’éthique de la vertu d’Aristote et au concept confucéen du junzi (homme de bien) : une société harmonieuse doit être guidée par des dirigeants compétents, vertueux et animés par le sens de la responsabilité morale.
Le monde a besoin d’acteurs politiques mûrs et réfléchis. Dans plusieurs pays occidentaux, la politique électorale s’apparente désormais à un jeu d’intérêts à courte vue, déconnectée des responsabilités envers l’État et des générations futures. La pensée de Confucius, qui préconise de guider le peuple par la vertu et de l’orienter par les rites, nous rappelle que des juristes habiles sauront toujours trouver des failles dans les textes de loi. La véritable garantie repose sur la boussole morale et le sens des responsabilités de ceux qui gouvernent.
Dans cette perspective, le modèle de gouvernance chinois apporte au monde de nouvelles perspectives. L’une de ses caractéristiques majeures réside dans sa capacité à canaliser et à réguler efficacement les capitaux, afin de les mettre au service du bien commun et des priorités nationales à long terme, au lieu de les laisser pris en otage par le court terme.
Cette approche garantit une continuité stratégique et une grande capacité d’action face aux défis mondiaux nécessitant des investissements à long terme, à l’image de la transition climatique. À cet égard, une anecdote est révélatrice : alors qu’une délégation européenne exprimait ses inquiétudes quant à la compétitivité des entreprises chinoises, des dirigeants chinois ont répondu que l’Europe, en tant que grande civilisation, se devait d’offrir une vision et un leadership pour relever ces enjeux mondiaux, au lieu de s’enfermer dans les récriminations. Cette posture illustre la conduite d’une grande puissance capable de dépasser les rivalités immédiates pour se concentrer sur sa responsabilité mondiale.
Pour briser les barrières entre l’Orient et l’Occident, il convient de privilégier l’expérience directe plutôt que les préjugés. Face à des narratifs médiatiques parfois partiaux, les Occidentaux ayant réellement vécu et travaillé en Chine constituent les véritables vecteurs de communication.
J’espère voir une Chine plus confiante et plus ouverte continuer à apporter, grâce à la sagesse issue de sa tradition et de sa pratique de la gouvernance, davantage de stabilité, de rationalité et d’harmonie à un monde en proie à l’incertitude.
*ANTHONY CARTY est expert irlandais en droit international. Il est l’auteur de l’ouvrage Histoire et souveraineté en mer de Chine méridionale, qui apporte un soutien solide aux revendications de souveraineté de la Chine en s’appuyant sur la théorie juridique internationale occidentale. Il a reçu le Prix de l’amitié du gouvernement chinois le 30 septembre 2026.
Le texte est rédigé à partir de son interview accordée à La Chine au présent.