
Des jeunes de Sassnitz (Allemagne) dansent avec des résidentes de la communauté de Lüzhuang à Huai’an (Jiangsu), le 13 octobre 2025.
Dans un contexte international complexe et mouvant, les relations entre la Chine et l’Europe rencontrent à la fois de nouveaux défis et de nouvelles opportunités. Renforcer la compréhension mutuelle devient ainsi une nécessité absolue. À cet égard, Eberhard Sandschneider, éminent expert allemand des questions chinoises et professeur émérite de l’Université libre de Berlin, considère que la clef réside dans le courage de remettre en question nos propres certitudes. Il souligne que la valeur du dialogue n’a jamais été aussi évidente, et que son véritable fondement repose sur la volonté de chaque partie d’examiner et de faire évoluer ses perceptions.
Refaçonner l’ordre mondial
Le professeur Sandschneider utilise la célèbre formule du penseur italien Antonio Gramsci – « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître [...] » – pour décrire la réalité mondiale actuelle. Selon lui, cette phase de transition profonde est marquée par une série de défis structurels qui redessinent entièrement la configuration mondiale.
Le premier changement majeur est la mutation des règles internationales : nous passons d’une « logique fondée sur les traités » à un « jeu de rapports de force ». M. Sandschneider constate que les relations entre États, autrefois régies par des accords de coopération, se sont progressivement transformées en une pure transaction, notamment sous l’effet des bouleversements politiques aux États-Unis. « Cela signifie que celui qui sait le mieux user de sa puissance pour exercer une pression prend l’avantage dans ce jeu », explique-t-il. Ce phénomène s’écarte radicalement de l’esprit de multilatéralisme construit, par le passé, sur la confiance mutuelle.
Ensuite, le retour du protectionnisme menace l’ère des marchés mondiaux ouverts. L’expert rappelle que l’Allemagne et la Chine ont toutes deux tiré un immense bénéfice de la mondialisation et de l’ouverture des marchés. Or, le commerce est aujourd’hui de plus en plus instrumentalisé à des fins de pression géopolitique, érodant ainsi son objectif initial : œuvrer au bien-être commun.
Enfin, des mécanismes internationaux dits « alternatifs » ou « parallèles » sont en plein essor. Le professeur souligne qu’un certain nombre d’organisations internationales non dominées par l’Occident, à l’image de l’Organisation de coopération de Shanghai, du mécanisme de coopération des BRICS et de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, ont vu le jour et modifient en profondeur le paysage de la gouvernance mondiale.

La « Rue des saveurs européennes » accueille ses premiers visiteurs lors de la Saison culturelle Chengdu-Europe 2025 à Chengdu (Sichuan), le 12 avril 2025.
Triple qualification
Abordant la perception européenne de la Chine, M. Sandschneider analyse le cadre de la triple qualification – « partenaire, concurrent, rival systémique » – avancée par l’Union européenne (UE). Formulée en 2019 dans le rapport Perspectives stratégiques concernant les relations UE-Chine de la Commission européenne, cette notion constitue désormais le socle fondamental de la politique de l’UE à l’égard de la Chine.
Selon M. Sandschneider, cette approche n’est « pas une conclusion issue d’une analyse froide, mais plutôt une étiquette de commodité ». Pour lui, une telle qualification occulte la complexité et la dynamique des relations euro-chinoises et ne devrait en aucun cas dicter l’élaboration d’une politique de long terme.
Il insiste sur le fait que la « dépendance à l’égard de la Chine » ne doit pas être isolément considérée comme un handicap. En réalité, les réussites économiques mondiales des dernières décennies reposent précisément sur cette notion d’« interdépendance ». Il explique : « Sans interdépendance, qu’il s’agisse de ressources, de marchés ou d’autres domaines, et sans coopération ni concurrence, le monde serait tout autre. Cette interdépendance constitue la pierre angulaire du progrès et du bien-être communs. »
Malentendus et introspection
« Depuis 1978, beaucoup des principales anticipations de l’Occident à l’égard de la Chine se sont révélées vaines », relève M. Sandschneider, décrivant cela comme une « histoire continue de jugements erronés ». Il souligne que l’Occident a souvent mal interprété la voie de développement et le système politique de la Chine. En réalité, sous la direction du Parti communiste chinois, la Chine a su tracer une voie de développement conforme à ses conditions nationales, réalisant des accomplissements remarquables. Elle maintient son régime d’économie de marché socialiste et approfondit constamment ses réformes et son ouverture, tout en participant activement à la gouvernance mondiale pour l’améliorer.
L’origine de ces erreurs de jugement, explique l’expert, réside dans l’incapacité du monde occidental à comprendre et à respecter pleinement les voies de développement que chaque pays choisit en fonction de ses propres réalités nationales.
En contrepoint, M. Sandschneider met en lumière l’esprit de pragmatisme chinois, ancré dans la recherche de la vérité à partir des faits. « Pour les Européens, la procédure est primordiale. Il est parfois acceptable que le résultat ne soit pas pleinement satisfaisant, pourvu que la procédure soit correcte. En Chine, en revanche, l’élaboration des politiques vise avant tout à résoudre des problèmes concrets, avec une orientation résolue vers l’efficacité. L’Europe aurait beaucoup à apprendre de cet esprit. »

Un doctorant allemand (1er à d.) et une doctorante chinoise (2e à d.) avec sa famille visitent le musée du district de Yunmeng pour célébrer le Nouvel An chinois à Xiaogan (Hubei), le 29 janvier 2025.
Mission centrale
En se projetant vers l’avenir, M. Sandschneider déclare que le monde atteint un niveau de complexité inédit, notamment en raison du rythme « étouffant » d’évolution des technologies de rupture, telles que l’intelligence artificielle. Il ajoute avec franchise : « D’un côté, j’envie la jeune génération, car tous les possibles s’offrent à elle ; de l’autre, je la plains, car les défis qu’elle devra affronter seront sans précédent. »
Parmi tous ces défis, il estime que le problème le plus central et pressant est le déficit de confiance. Il rappelle que la confiance « est l’actif le plus précieux des relations internationales. La perdre peut ne prendre qu’un jour, mais la reconstruire s’avère extraordinairement difficile ». L’expérience de la pandémie a d’ailleurs renforcé sa conviction que les réunions en ligne ne peuvent remplacer ni la compréhension profonde, ni les liens humains qu’apportent les véritables rencontres.
C’est pourquoi il appelle les jeunes générations à assumer la lourde mission de reconstruire cette confiance. À ses yeux, les jeunes, sont les mieux placés, car ils possèdent moins de préjugés et une plus grande capacité d’adaptation. Ils peuvent ainsi briser des étiquettes rigides telles que la « triple qualification » de l’UE envers la Chine. Lorsqu’un jeune Européen et un jeune Chinois deviennent amis, ils ne voient plus en l’autre un « concurrent » ou un « rival » abstrait, mais bien un être humain vibrant et complexe, partageant les mêmes joies et les mêmes peines.
M. Sandschneider exhorte les jeunes à devenir des ambassadeurs de la compréhension mutuelle entre l’Europe et la Chine. Il les encourage à cultiver leur curiosité, à maintenir le dialogue et à avoir le courage de faire évoluer leurs convictions. Leur mission centrale est de rebâtir la confiance entre les peuples, les nations et les différentes régions du monde.