En 1993, l’universitaire américain Samuel Huntington développait la théorie du « choc des civilisations », considérant que les relations internationales allaient marquer l’époque. Il divisait le monde en « huit civilisations » : occidentale, slave-orthodoxe, islamique, africaine, hindoue, confucéenne, japonaise et latino-américaine. Selon lui, une civilisation se définit par des facteurs objectifs, comme la langue, l’histoire, la religion, et subjectifs comme l’auto-identification : elle est « le niveau le plus haut d’identité culturelle dont les humains ont besoin pour se distinguer ».
Dans cette optique, l’existence même de ces entités créerait les conditions d’une conflictualité irréductible sur la scène internationale. Pour Huntington, c’est l’opposition entre la civilisation occidentale et les autres qui est au centre des conflits contemporains. La conflictualité internationale ne relèverait plus de modèles idéologiques ou économiques, comme durant la Guerre froide, mais d’une confrontation entre aires civilisationnelles. En réaction à l’occidentalisation, les autres blocs conforteraient leur identité et contesteraient une suprématie occidentale supposée.
Pourtant, lorsqu’on confronte cette théorie à l’histoire de la Chine et à sa place actuelle dans le monde, une vision radicalement différente émerge.
Comme l’affirme le célèbre historien Wang Gungwu, « les civilisations ne sont pas des musées, ce sont des conversations ». Ce qui résume parfaitement l’approche chinoise : les civilisations ne sont pas des entités monolithiques et séparées, mais « des forces fluides et sans frontières ». Rejetant l’idée de barrières culturelles fixes, l’historien souligne que les cultures peuvent se compléter et évoluer. Cette conception est ouverte, universelle et offre de nouvelles perspectives à l’humanité.
Pays de civilisation millénaire rassemblant le cinquième de l’humanité, la Chine bâtit son rapport à la diversité sur cette ouverture. Lorsque le Parti communiste chinois entend œuvrer au renouveau national et à la valorisation d’une civilisation cinq fois millénaire, cet héritage est jugé parfaitement compatible avec l’adhésion aux valeurs de l’humanité, dans un esprit de dialogue et non d’imposition.
Deux visions de l’universel
Si la Chine revendique une singularité, celle-ci n’implique aucune volonté d’imposer son modèle. Comme l’explique Jiang Shigong, professeur de droit à l’Université de Pékin, « la solution chinoise signifie que la Chine n’imposera pas son modèle de développement aux autres pays comme l’a fait l’Occident, mais qu’elle fournira plutôt un ensemble de principes et de méthodes permettant à chaque pays de rechercher sa propre voie en accord avec son caractère national ».
Sur la scène internationale, cette sagesse chinoise agit comme un facteur de paix, témoignant d’une maturité politique. Alors que la culture occidentale cherche souvent à résoudre les antagonismes par la victoire d’une force sur l’autre, la culture chinoise cherche constamment à trouver l’unité dans l’antagonisme, un pluralisme fondé sur l’harmonie.
Le contraste est frappant avec l’exceptionnalisme américain, fondé sur une « destinée manifeste » qui justifierait une hégémonie sans limite au nom d’une identité supposée avec le Bien. Cette idée est particulièrement étrangère à la pensée chinoise. Loin de prétendre à un statut au-dessus du droit commun, la politique étrangère de la Chine repose sur le respect de la souveraineté et la non-ingérence. La singularité chinoise est une particularité parmi d’autres, sans privilège sur les autres nations.
Contrairement aux États-Unis, imprégnés d’un fondamentalisme protestant et prétendument investis d’une mission divine, la Chine n’éprouve aucune pulsion messianique. L’universel dont elle se réclame n’est pas un universalisme imposé : la Chine ne définit pas pour les autres ce qui devrait valoir pour tous.
L’universalisme inclusif
La Chine se caractérise par son attachement à la diversité. Lors de la conférence sur le dialogue des civilisations asiatiques qui s’est déroulée à Beijing en mai 2019, Xi Jinping a déclaré : « Il n’y a pas de place pour le conflit des civilisations tant qu’on a les yeux pour découvrir la beauté de chacune d’entre elles. À chacun d’entre nous de travailler à la fois à conserver toute la vitalité de sa propre civilisation et à créer des conditions au développement des autres civilisations, pour qu’elles rayonnent toutes de mille éclats dans le jardin des civilisations du monde. »
Chen Lai, professeur de philosophie à l’Université Tsinghua, estime que là où l’Occident privilégie la liberté et les droits individuels, la pensée chinoise met en avant la responsabilité, le devoir, le groupe et l’harmonie.
Le problème ne réside en réalité pas dans l’universalité des valeurs, mais dans l’interprétation exclusive qu’en fait l’Occident. La Chine refuse cet universel dévoyé sans pour autant tomber dans un relativisme qui nierait les valeurs communes. Elle prône un universalisme inclusif.
En mars 2023, lors du lancement de l’Initiative mondiale pour la civilisation, Xi Jinping a appelé à promouvoir les valeurs communes de l’humanité, telles que la paix, le développement, l’équité, la justice, la démocratie et la liberté. Cet appel signifie aussi qu’aucune puissance n’a le monopole de l’interprétation de ces valeurs. Il situe l’universel dans sa véritable dimension, ouverte par principe à la diversité des cultures. Chaque pays adhère à l’idée de liberté ou de démocratie, mais il lui appartient d’en fixer les termes en toute souveraineté. Aucune injonction extérieure n’est en droit d’imposer sa propre compréhension de l’universel. Dans une telle perspective, l’universalité humaine est compatible avec les particularités nationales, puisque la définition même de l’universel inclut la légitimité des interprétations spécifiques. Là où l’Occident s’érige en dépositaire exclusif de l’universel pour universaliser ses propres particularités, l’approche chinoise se fonde sur un véritable universalisme pluraliste et respectueux des différences.
La différence entre la Chine et l’Occident à la lumière de l’histoire
Pour comprendre ces divergences, il faut remonter au XVIIIe siècle. Comme le note l’historien Shen Si, l’époque des Lumières était aussi celle de l’expansion coloniale. Se voyant comme le « centre de la civilisation », l’Europe a théorisé sa supériorité pour justifier l’agression coloniale en Asie ou en Afrique au nom du progrès. En se proclamant « universelle », elle a nié la valeur indépendante et les trajectoires des autres civilisations.
Jiang Shigong distingue les « empires civilisationnels régionaux », comme la Chine, des « empires coloniaux » européens. Les premiers cherchaient l’unité dans la diversité, tandis que les seconds visaient le profit. Le régime colonial et le système esclavagiste étaient les piliers des empires européens. Si les empires civilisationnels régionaux ont favorisé l’harmonie entre les ethnies, les empires coloniaux ont introduit le racisme dans leurs normes, générant la haine et des massacres sans précédent.
Dépasser l’opposition pour une communauté de destin pour l’humanité
La Chine et l’Europe sont deux berceaux de la civilisation humaine de rang égal. Leur relation doit être celle d’un apprentissage mutuel et non d’un rapport centre-périphérie. La théorie du « choc des civilisations » n’est qu’une étape de l’histoire intellectuelle occidentale, une vision qui obscurcit la réalité par des concepts inadaptés.
Dans le cadre de l’Initiative mondiale pour la civilisation, la Chine propose une vision qui dépasse les antagonismes. Elle ne cherche pas à imposer ses valeurs, mais offre une base philosophique pour construire une communauté de destin pour l’humanité. Face aux défis mondiaux, cette voie fondée sur le dialogue et l’inclusion est la seule capable d’offrir un futur constructif à la civilisation humaine.
*BRUNO GUIGUE est chercheur en philosophie politique, analyste politique et professeur invité à l’École de marxisme à l’Université normale de Chine du Sud.