
Un visiteur découvre les lunettes intelligentes équipées du modèle de langage Qwen à l’Exposition du matériel intelligent d’Alibaba Cloud, à Shenzhen (Guangdong), le 8 janvier 2026.
Lors des sessions annuelles de l’Assemblée populaire nationale (APN) et du Comité national de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC), la Chine a dévoilé les priorités de son 15e Plan quinquennal (2026-2030), mettant l’accent sur l’investissement massif dans les technologies de rupture : IA incarnée, 6G, quantique et interfaces cerveau-machine.
Au-delà de la planification, quels sont les enjeux stratégiques derrière ces choix ? La Chine possède-t-elle les infrastructures nécessaires pour transformer ces innovations en moteurs économiques ? Pour comprendre comment ces technologies vont bouleverser notre quotidien, nous avons interrogé Pu Songtao, expert en industries du futur au sein du Centre de recherche sur le développement de l’industrie de l’information électronique de Chine.
Un nouveau positionnement
Selon Pu Songtao, la promotion des industries du futur comme nouveaux moteurs de croissance dans le cadre du 15e Plan quinquennal résulte d’une politique cohérente et en approfondissement continu. Dès 2020, la Chine affichait sa volonté de structurer ces filières. Si le 14e Plan quinquennal (2021-2025) a officialisé la planification prospective, la période du 15e Plan quinquennal devrait être marquée par des avancées majeures sur deux fronts.
Premièrement, cette évolution traduit un passage du schéma stratégique à une mise en œuvre systémique. Alors que le plan précédent traçait le cadre macroéconomique, le 15e Plan quinquennal se concentre sur le déploiement opérationnel. Ce rythme est parfaitement conforme aux lois objectives régissant l’industrialisation des technologies et répond également à l’impératif de cultiver des forces productives de nouvelle qualité. L’objectif fondamental est de lever les obstacles à la transformation des résultats technologiques en applications industrielles.
Deuxièmement, les industries du futur sont désormais officiellement intégrées au cœur du système industriel moderne. M. Pu interprète cette nouvelle configuration à travers le modèle des piliers industriels : les industries traditionnelles constituent la « base » stabilisant l’économie générale ; les industries émergentes représentent un « pôle de croissance » ; et les industries du futur forment le « moteur de demain », garant d’un avantage concurrentiel à long terme. La progression parallèle de ces trois piliers signifie que les industries du futur ne seront plus de simples réserves technologiques, mais acquièrent une importance stratégique égale aux industries traditionnelles et émergentes.
L’innovation technologique s’affirme comme le nouveau moteur de la croissance chinoise. Si les industries du futur restent encore au stade exploratoire et n’offriront pas de rendement massif immédiat, leur développement durant le 15e Plan quinquennal est un pari sur le long terme. L’objectif est clair : transformer ce potentiel de croissance en un avantage Néanmoins, leur développement demeure crucial pou garantir l’indépendance et la compétitivité du pays.

Un robot sphérique au Sommet de la Chine numérique, à Fuzhou (Fujian), le 29 avril 2025
Des défis du développement
La transition de la planification à la concrétisation des industries du futur en Chine repose sur les fondations solides accumulées pendant la période du 14e Plan quinquennal dans plusieurs dimensions clés.
Sur le plan politique, un système de soutien articulé autour du principe « pilotage stratégique de l’État, mesures sectorielles ciblées et expérimentations pionnières locales » a vu le jour. Ce dispositif relie la conception stratégique nationale et les directives ministérielles à la mise en place de zones pilotes, notamment Beijing et Shanghai.
En matière d’innovation, des percées majeures ont été réalisées dans les technologies quantiques et les interfaces cerveau-machine. Entre 2020 et 2024, la Chine s’est classée au premier rang mondial pendant cinq années consécutives en matière de demandes de brevets dans le domaine quantique, jetant ainsi les bases techniques nécessaires à son industrialisation.
Parallèlement, le rôle moteur des entreprises s’est renforcé avec une participation accrue des acteurs du marché. La Commission d’administration et de supervision des actifs d’État du Conseil des Affaires d’État chinois a lancé une action spécifique pour déployer les industries du futur. De grandes entreprises publiques et des sociétés technologiques ont formé des consortiums d’innovation, accélérant la formation d’un écosystème d’innovation associant entreprises, universités, instituts de recherche et utilisateurs.
Par ailleurs, l’échelle industrielle et les réserves de talents ont connu une croissance régulière. L’industrie de la biofabrication avoisine les 1 000 milliards de yuans, tandis que le marché de l’IA incarnée représentait environ 27 % du total mondial en 2025. Enfin, la création d’écoles de technologies du futur et de formations interdisciplinaires garantit un vivier de compétences solide.
Cependant, le développement des industries du futur se heurte aujourd’hui à deux défis majeurs. D’une part, il est nécessaire d’explorer des voies technologiques diversifiées pour lever les verrous scientifiques. L’incertitude des trajectoires impose une exploration plurielle afin de répartir les risques technologiques. La réponse réside dans des mécanismes de financement adaptés, la mutualisation des risques et l’instauration d’un « droit à l’erreur ».
D’autre part, il convient de développer prioritairement des scénarios d’application emblématiques et des modèles économiques viables pour assurer la faisabilité commerciale des industries. Un modèle économique pérenne constitue le pont entre la technologie et le marché, à l’image de l’IA qui a su instaurer un cercle vertueux grâce à des modèles tels que le Software as a Service (SaaS) ou l’appel d’API.

DUCO, robot collaboratif de Siasun, au Salon international des technologies et des matériaux pour la construction automobile de Shanghai, le 10 juillet 2025
Sécuriser le développement par des règles
Interrogé sur les moyens de garantir un développement stable et sain des industries du futur, Pu Songtao estime que les règles du marché agissent à la fois comme une « piste » et un « garde-fou ». D’un côté, elles guident l’allocation des ressources afin de prévenir le désordre ; de l’autre, elles tracent les limites éthiques et sécuritaires nécessaires pour se prémunir contre les risques systémiques.
Ainsi, la régulation du marché revêt une importance cruciale. Des règles claires et stables offrent aux acteurs du marché des perspectives prévisibles, renforcent la confiance des investisseurs et réduisent les incertitudes, favorisant ainsi une transition fluide et une croissance saine du secteur.
Plus important encore, la mise en place précoce de régulations matures pourrait renforcer l’influence de la Chine dans l’élaboration des normes mondiales. À l’instar de l’« effet Bruxelles » engendré par le Règlement général sur la protection des données de l’Union européenne, la Chine pourrait promouvoir ses propres cadres réglementaires à l’international, accroissant ainsi son pouvoir de négociation et favorisant l’adoption de ses standards comme références mondiales.
Éclairer la vie future
Selon M. Pu, l’impact des industries du futur sur notre quotidien se déploie à deux niveaux complémentaires.
D’un côté, des innovations comme l’IA générale et l’IA incarnée transforment concrètement nos vies en boostant l’efficacité professionnelle et en personnalisant les soins de santé. De l’autre, des secteurs plus discrets mais structurels, tels que l’aérospatiale commerciale et la fusion nucléaire, préparent une révolution profonde des infrastructures de communication et d’énergie.
À terme, les industries du futur passeront du statut de « réserves stratégiques » à celui de « moteurs essentiels », devenant ainsi le berceau d’une nouvelle croissance économique. C’est précisément pourquoi leur déploiement échelonné est la clé pour que la Chine maintienne une vitalité industrielle durable.