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Droits humains et monde multipolaire : Paris au cœur d'un dialogue sino-européen en recomposition

2026-05-22 17:38:00 Source: Dialogue Chine-France Auteur: SONIA BRESSLER*
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À l’heure où l’ordre international traverse une phase de recomposition profonde, la question des droits humains redevient un terrain central de confrontation, mais aussi de dialogue entre les grandes puissances et les différentes traditions civilisationnelles. Longtemps dominé par une lecture principalement occidentale de l’universalité, le débat international voit aujourd’hui émerger de nouvelles voix issues du Sud global, de l’Asie et des espaces multipolaires, qui revendiquent une approche plus diversifiée des trajectoires historiques, des modèles politiques et des priorités de développement. 

C’est dans ce contexte particulièrement sensible qu’a eu lieu, le 21 mai 2026 à Paris, le séminaire Chine-Europe sur les droits humains intitulé « Lavenir des droits de lhomme dans un ordre international en évolution ». Réunissant chercheurs, diplomates, parlementaires, experts des Nations unies et représentants d’institutions académiques venus de Chine, de France et de nombreux pays européens, cette rencontre a offert un rare espace de dialogue intellectuel à contre-courant des crispations géopolitiques contemporaines.   

Coorganisé notamment par la China Society for Human Rights Studies, l’Académie des sciences d’outre-mer en France, l’Institut des études administratives et de management de Paris ainsi que plusieurs institutions académiques européennes et chinoises, le séminaire témoigne d’une volonté croissante de maintenir des canaux de discussion sino-européens sur des sujets devenus hautement stratégiques. Au-delà des divergences politiques bien réelles, les échanges ont révélé une interrogation commune : comment penser l’avenir des droits humains dans un monde marqué simultanément par la montée des souverainetés, la révolution numérique, les fractures géopolitiques, les crises migratoires et les inégalités de développement ? 

De la gouvernance de l’intelligence artificielle au droit au développement, de la souveraineté nationale au multilatéralisme, des traditions philosophiques européennes au concept chinois de « communauté de destin pour l’humanité », les interventions ont dessiné les contours d’un débat mondial en pleine mutation. Plus qu’un simple colloque académique, cette rencontre parisienne apparaît ainsi comme le reflet d’un déplacement progressif du centre de gravité intellectuel des débats internationaux sur les droits humains : un passage d’un modèle unipolaire vers une négociation beaucoup plus pluraliste des normes, des valeurs et des priorités du XXIe siècle. 

La montée d’une vision multipolaire des droits humains

L’un des enseignements majeurs du séminaire sino-européen de Paris réside dans l’affirmation de plus en plus explicite d’une lecture multipolaire des droits humains.  

Depuis la fin de la Guerre froide, les droits humains ont souvent été présentés comme l’expression normative d’un ordre international libéral porté principalement par les puissances euro-atlantiques. Or, plusieurs interventions ont montré qu’une partie croissante du monde (notamment en Asie, dans les BRICS et au sein du Sud global) conteste aujourd’hui non pas nécessairement le principe même des droits humains, mais la manière dont ceux-ci ont été historiquement définis, hiérarchisés et parfois instrumentalisés dans les rapports internationaux. 

Cette critique est apparue avec force dans plusieurs interventions européennes elles-mêmes. Le politologue polonais Adam Wielomski a ainsi évoqué les droits humains comme un possible « instrument de domination des élites occidentales », en retraçant l’évolution historique de cette notion dans les rapports de puissance contemporains. Dans une perspective voisine, l’ancienne députée allemande Żaklin Nastić a mis en garde contre ce qu’elle qualifie d« impérialisme des droits humains », appelant à un multilatéralisme plus équilibré et plus représentatif de la diversité des systèmes politiques et culturels.   

Ce repositionnement intellectuel a trouvé un écho particulièrement structuré du côté chinois. Plusieurs chercheurs ont insisté sur l’idée que les droits humains ne peuvent être dissociés des réalités historiques, économiques et civilisationnelles propres à chaque société. Tian Feilong, professeur à l’Université Minzu de Chine, a notamment défendu l’idée d’une « perspective du Sud global » sur les droits humains, articulée autour de l’expérience chinoise du développement et de la souveraineté nationale. Cette approche repose sur une conviction désormais récurrente dans la pensée politique chinoise contemporaine : sans stabilité politique ni développement économique, les droits humains demeurent incomplets ou abstraits. 

Le « droit au développement » est ainsi apparu comme l’un des fils rouges de la conférence. Le chercheur suédois Hussein Askary, vice-président du Belt and Road Institute in Sweden, a présenté l’initiative « la Ceinture et la Route » comme un outil concret de promotion du développement humain à travers les infrastructures, l’intégration économique et la réduction des inégalités. Dans le même esprit, Hao Luyi, chercheuse à l’Académie des sciences sociales de Chine, a établi un lien direct entre développement, justice climatique et droits humains, quarante ans après la Déclaration sur le droit au développement des Nations unies.   

Cette insistance sur le développement comme fondement des droits humains traduit une différence importante entre les approches européennes classiques, souvent centrées sur les libertés civiles et politiques, et les approches chinoises privilégiant davantage les droits économiques, sociaux et collectifs. Toutefois, les échanges parisiens ont également montré que cette divergence n’implique pas nécessairement une rupture totale du dialogue. Plusieurs intervenants ont au contraire tenté d’articuler universalité et pluralité civilisationnelle. 

Le professeur Richard Abitbol a ainsi évoqué la nécessité de penser une « universalité anthropologique » capable de coexister avec la diversité des traditions culturelles et historiques. De son côté, le chercheur néerlandais Eric Hendriks a proposé une réflexion originale sur la théorie chinoise des droits humains, en soulignant sa dimension holistique et inclusive. Ces interventions traduisent l’émergence d’un débat intellectuel plus nuancé, dans lequel la Chine n’apparaît plus uniquement comme un acteur extérieur au système international des droits humains, mais comme une puissance cherchant à participer activement à sa redéfinition conceptuelle. 

Au fond, la conférence de Paris a montré que le débat contemporain sur les droits humains ne se résume plus à une opposition binaire entre universalité et relativisme culturel. Il s’oriente désormais vers une question plus complexe : comment construire des normes communes dans un monde devenu irréversiblement pluraliste, interdépendant et multipolaire ? 

Les nouveaux terrains des droits humains : numérique, intelligence artificielle et souveraineté

Au-delà des débats géopolitiques classiques sur la souveraineté ou le multilatéralisme, le séminaire de Paris a mis en lumière un autre basculement majeur : les droits humains se jouent désormais aussi dans l’espace numérique. Intelligence artificielle, gouvernance des données, plateformes numériques et souveraineté technologique constituent aujourd’hui de nouveaux champs de confrontation, mais également de coopération potentielle entre la Chine et l’Europe. 

Cette évolution reflète une transformation profonde des sociétés contemporaines. Les technologies numériques ne sont plus de simples outils techniques ; elles structurent désormais les relations sociales, économiques et politiques. La question des droits humains ne concerne donc plus uniquement les libertés publiques traditionnelles, mais également le contrôle des données personnelles, les biais algorithmiques, la surveillance numérique ou encore l’accès équitable aux technologies. 

Plusieurs interventions ont particulièrement insisté sur les conséquences de l’intelligence artificielle pour la protection des individus. Le professeur Li Cheng, de l’Université du Sichuan, a notamment abordé la question de la protection juridique des données faciales à partir des affaires chinoises de « substitution faciale » par intelligence artificielle. Son intervention illustre l’ampleur des nouveaux défis juridiques liés aux technologies génératives : falsification d’identité, atteinte à la réputation, manipulation de l’image ou encore exploitation commerciale non consentie des données biométriques. 

Dans le même esprit, plusieurs chercheurs européens ont souligné les risques démocratiques liés à la gouvernance algorithmique. La chercheuse portugaise Maria Luísa Francisco a ainsi évoqué le concept d’« algorithmocratie », désignant le pouvoir croissant des systèmes algorithmiques dans l’organisation de la vie sociale et politique. Cette notion renvoie à une inquiétude désormais largement partagée en Europe : celle d’une délégation progressive des décisions humaines à des mécanismes opaques contrôlés par de grandes plateformes technologiques. 

Le chercheur chypriote Dimitris Trimithiotis a, quant à lui, insisté sur les effets des plateformes numériques sur l’espace public et la circulation de l’information, évoquant le phénomène de « fausse symétrie » dans les débats contemporains.  Derrière cette réflexion se dessine une interrogation plus large sur la fragilisation des démocraties à l’ère numérique : désinformation, polarisation, manipulation émotionnelle et affaiblissement du débat rationnel deviennent désormais des enjeux centraux des droits humains. 

Du côté chinois, la question numérique est abordée dans une perspective sensiblement différente, davantage centrée sur la gouvernance et la stabilité sociale. Shuai Yinan, chercheur de l’École du Parti du Comité central du Parti communiste chinois, a présenté ce qu’il qualifie de « stratégie chinoise » de protection des droits humains à l’ère de l’intelligence artificielle.  Cette approche repose sur l’idée que l’innovation technologique doit être encadrée par l’État afin de préserver à la fois le développement économique, la sécurité collective et l’ordre social. 

Cette divergence de perspective entre Europe et Chine est significative. L’approche européenne tend généralement à privilégier la protection de l’individu face aux technologies, tandis que l’approche chinoise insiste davantage sur la régulation collective et la souveraineté numérique nationale. Pourtant, malgré ces différences philosophiques et politiques, les débats de Paris ont également révélé plusieurs convergences importantes. 

La première concerne la nécessité d’une gouvernance internationale des technologies émergentes. À travers les discussions sur le Pacte numérique mondial des Nations unies, évoqué notamment par Chen Bin, plusieurs intervenants ont reconnu qu’aucun État ne peut désormais réguler seul les grandes mutations technologiques mondiales. La deuxième convergence réside dans la méfiance croissante, partagée en Europe comme en Chine, à l’égard du pouvoir des grandes plateformes numériques transnationales, principalement américaines. 

Ainsi, malgré leurs divergences idéologiques, Européens et Chinois apparaissent confrontés à des interrogations similaires : comment protéger les citoyens face aux dérives algorithmiques ? Comment préserver la souveraineté numérique des États ? Comment concilier innovation technologique, sécurité et libertés fondamentales ? 

Dans ce contexte, le numérique pourrait paradoxalement devenir l’un des principaux espaces de coopération intellectuelle sino-européenne au cours des prochaines années. Car si les visions politiques demeurent différentes, les défis technologiques, eux, sont désormais profondément communs. 

Dialogue des civilisations et recherche d’un langage commun

Au-delà des débats juridiques et des oppositions géopolitiques, le séminaire sino-européen de Paris a également été marqué par une dimension plus philosophique et civilisationnelle. Une partie importante des interventions a cherché non seulement à discuter des normes internationales, mais aussi à repenser les fondements culturels et anthropologiques des droits humains dans un monde traversé par les crises, les fractures identitaires et la montée des tensions internationales. 

Cette orientation est particulièrement significative. Depuis plusieurs années, la Chine développe dans les enceintes internationales un discours mettant l’accent sur le dialogue des civilisations, le respect des trajectoires historiques nationales et la notion de « communauté de destin pour l’humanité ». Le séminaire parisien a montré que ces concepts trouvent désormais un écho croissant chez certains intellectuels et chercheurs européens, soucieux de dépasser les logiques de confrontation idéologique héritées de l’après-Guerre froide. 

L’un des thèmes les plus présents dans les discussions fut celui de la fraternité et de la solidarité internationale. Le professeur Hu Yuhong, directeur de l’Institut des droits humains de l’Université de sciences politiques et de droit de l’Est de la Chine, a ainsi proposé une réflexion sur les implications des droits humains dans la philosophie de la fraternité. Cette référence à la fraternité est particulièrement intéressante dans le contexte franco-chinois : elle fait directement écho à l’une des valeurs fondatrices de la République française, tout en entrant en résonance avec certaines traditions philosophiques chinoises centrées sur l’harmonie sociale et la responsabilité collective. 

Cette tentative de rapprochement conceptuel est réapparue dans plusieurs autres interventions. Andreas Georgiou Papandreou, représentant de la Fondation Andreas Papandreou, a placé au cœur de son intervention les notions de compassion et de solidarité comme conditions indispensables d’un avenir partagé. De son côté, le théologien allemand Hans-Peter Grosshans a insisté sur le lien entre solidarité internationale, compassion et protection des droits humains dans un monde marqué par les crises multiples. Ces interventions témoignent d’une volonté de réintroduire dans le débat international une dimension éthique parfois marginalisée par les seules logiques de puissance ou de compétition stratégique. 

La conférence a également révélé un intérêt croissant pour les approches interculturelles des droits humains. Plusieurs intervenants ont souligné que les tensions actuelles autour de l’universalité proviennent souvent d’une difficulté à reconnaître la pluralité des traditions intellectuelles ayant contribué à la construction des normes contemporaines. Dans cette perspective, le dialogue intercivilisationnel apparaît moins comme un simple exercice diplomatique que comme une nécessité politique et intellectuelle. 

Le professeur Luo Lin, de l’Université des langues et cultures de Beijing, a notamment défendu l’idée d’une coopération sino-européenne fondée sur « l’apprentissage mutuel entre civilisations ». Cette formule, fréquemment mobilisée dans la diplomatie culturelle chinoise, vise à promouvoir une relation moins hiérarchique entre les modèles politiques et culturels.  

Cette approche a trouvé un prolongement dans les réflexions consacrées au pluralisme culturel et médical. L’universitaire espagnol Ramón María Calduch a ainsi plaidé pour une gouvernance mondiale plus inclusive des médecines traditionnelles et complémentaires, articulée autour du dialogue interculturel et du pluralisme thérapeutique. Derrière cette question spécifique apparaît une problématique plus large : comment construire un universalisme capable d’intégrer différentes conceptions du savoir, du soin, du droit ou de la dignité humaine ? 

Plusieurs interventions chinoises ont enfin cherché à montrer que certaines notions traditionnellement associées à la pensée européenne (empathie, fraternité, solidarité ou harmonie) trouvent également des équivalents dans l’histoire intellectuelle chinoise. Liu Xinjie, de l’Université du Sichuan, a par exemple analysé les commentaires de juristes français sur le droit chinois depuis le XIXe siècle afin de mettre en évidence des formes anciennes de dialogue juridique entre les deux civilisations. De même, Li Na, directrice d’un cabinet juridique du Xinjiang, a posé une question centrale pour l’ensemble du séminaire : « Comment un dialogue trans-civilisationnel sur les droits humains est-il possible ? » 

Dans ce contexte, Paris revêtait une portée hautement symbolique. Ville associée historiquement aux Lumières, à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et à l’universalisme républicain, la capitale française devient également un espace où se négocient aujourd’hui de nouvelles formes de dialogue entre traditions intellectuelles européennes, asiatiques et issues du Sud global. La conférence a ainsi illustré une évolution majeure : les droits humains ne sont plus seulement discutés comme un ensemble de normes juridiques, mais comme un langage politique mondial en pleine redéfinition culturelle et civilisationnelle. 

Au terme de cette journée de débats, le séminaire sino-européen de Paris apparaît moins comme un espace de consensus que comme le reflet d’une transformation profonde du débat mondial sur les droits humains. Derrière la diversité des interventions et parfois les divergences très marquées entre les participants, un constat commun semble s’imposer : l’ordre international issu de l’après-Guerre froide entre dans une phase de redéfinition accélérée, où les anciennes certitudes normatives sont désormais discutées, contestées ou reformulées. 

La conférence a notamment montré que la question des droits humains ne peut plus être abordée indépendamment des grandes mutations contemporaines : montée des souverainetés, révolution numérique, crises climatiques, fractures économiques, recomposition géopolitique et affirmation du Sud global. Dans ce contexte, la Chine cherche clairement à faire entendre une voix distincte sur la scène internationale. Non plus seulement comme puissance économique ou géopolitique, mais comme acteur théorique proposant ses propres concepts : droit au développement, pluralité civilisationnelle, solidarité internationale ou encore « communauté de destin pour l’humanité ». 

Face à cette évolution, l’Europe apparaît elle-même traversée par des interrogations profondes. Plusieurs intervenants européens ont reconnu les limites d’un universalisme perçu comme trop souvent associé à des rapports de domination géopolitique. Dans le même temps, beaucoup ont insisté sur la nécessité de préserver un socle commun de droits fondamentaux capable de transcender les différences culturelles et politiques. Cette tension entre universalité et pluralité constitue probablement l’un des grands défis intellectuels du XXIe siècle. 

Le séminaire de Paris aura ainsi eu le mérite de maintenir un espace de dialogue dans un climat international marqué par la méfiance et les rivalités stratégiques. Les échanges ont également révélé des préoccupations communes : gouvernance de l’intelligence artificielle, régulation des plateformes numériques, développement durable, justice climatique ou encore réforme du multilatéralisme international. 

Dans cette perspective, le dialogue sino-européen sur les droits humains pourrait progressivement évoluer vers une logique de négociation normative. L’enjeu ne serait plus d’imposer un modèle unique, mais de construire des cadres de coopération capables d’intégrer la diversité des trajectoires historiques et des cultures politiques. 

Le choix de Paris comme lieu de cette rencontre revêt enfin une portée symbolique particulière. Ville associée à l’héritage des Lumières et à l’universalisme républicain, la capitale française devient aussi l’un des espaces où s’invente peut-être une nouvelle conversation mondiale sur les droits humains plus multipolaire, plus interculturelle et plus attentive aux équilibres d’un monde en mutation rapide. 

À travers cette conférence, une réalité apparaît désormais clairement : le futur des droits humains se jouera autant dans la capacité des sociétés à dialoguer entre elles que dans leur aptitude à défendre leurs propres valeurs. Et dans ce nouvel équilibre mondial encore incertain, le dialogue intellectuel entre la Chine et l’Europe pourrait devenir l’un des laboratoires majeurs des normes internationales du XXIe siècle. 

*SONIA BRESSLER est philosophe et fondatrice de la Route de la Soie – Éditions. 

 

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