Là où la lune danse sur le tranchant des lames et se reflète sur la glaçure des porcelaines... Longquan, à l’ombre des montagnes de Lishui (Zhejiang), poursuit son éternel duo entre le forgeage des épées et la magie des céladons. En juillet, treize jeunes étrangers y ont fait halte pour découvrir le charme unique du patrimoine culturel immatériel de la Chine.
Une mémoire minérale de 1 700 ans à portée de regard
Dans la salle d’exposition du Musée du céladon de Longquan, Ana-Maria Crivat, doctorante roumaine en études interculturelles à l’Université Jiaotong de Xi’an, reste suspendue devant un vert pâle aux nuances bleutées. Sous la lumière tamisée, les fines craquelures scintillent comme une cristallisation de glace, révélant la fragile beauté de l’œuvre, née sous la dynastie des Song du Sud (1127-1279). « Je ne m’attendais pas à trouver ici un héritage historique et culturel aussi riche. Chaque pièce est d’une telle finesse qu’elle laisse sans voix. »
Ces céladons aux teintes de ciel lavé par l’averse condensent en réalité dix-sept siècles d’histoire. Ils représentent le système de fours à céladon ayant la plus longue période de production, la plus large distribution géographique, ainsi que le volume de production et d’exportation le plus important de Chine. Dans les vitrines, un vase à cinq tubulures des Song du Nord (960-1127) irradie de sa couleur jade, tandis qu’un vase à deux anses en forme de phénix des Song du Sud témoigne d’une élégance épurée. Ces pièces illustrent à merveille l’adage : « L’histoire de la céramique chinoise se trouve pour moitié au Zhejiang, et celle du Zhejiang pour moitié à Longquan. »
Vase créé par Mao Zhengcong, héritier de la technique de cuisson du céladon de Longquan (PHOTO FOURNIE PAR LE DÉPARTEMENT DE LA COMMUNICATION DE LISHUI)
Premier art céramique inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, le céladon de Longquan pose une vraie question : comment perpétuer ce legs ?
« Enracinés dans le patrimoine culturel, nous renouvelons le tissu urbain pour créer un pôle d’attraction culturel », explique Feng Jun, président de l’entreprise Longquan Wang’ou Cultural Development. Sa vision a transformé avec succès une friche industrielle centenaire en un quartier culturel innovant.
Au sein du quartier culturel et créatif Wang’ou–Taoxichuan, les jeunes étrangers visitent un atelier de céramique. Norga Alloyce Komba, étudiante tanzanienne à l’Université de Wuhan, s’essaie au tour de potier, modelant l’argile avec une attention intense. « Je voudrais en rapporter quelques pièces pour partager cette beauté avec mes proches ! » s’enthousiasme la jeune Polonaise Zuzanna Bialas, ne tarissant pas d’éloges sur les nuances chromatiques et les motifs délicats du céladon.
La technique de forge de l’épée de Longquan est l’une des premières à être inscrite au patrimoine culturel immatériel national. (PHOTO FOURNIE PAR LE DÉPARTEMENT DE LA COMMUNICATION DE LISHUI)
Un écho métallique de 2 600 ans au creux de l’oreille
Les pas des jeunes visiteurs résonnent dans les couloirs du Musée de l’épée de Longquan, à la rencontre d’un autre trésor national. Entre les légendes du maître forgeron Ou Yezi et les établis des artisans héritiers contemporains, les lames exposées, d’un raffinement exceptionnel, murmurent vingt-six siècles de patience, d’excellence et de transmission.
Reine des armes blanches chinoises, l’épée se fait art et symbole à Longquan. Son reflet glacé incarne une culture martiale en perpétuel renouveau depuis la célèbre épée de fer Longyuan (Abysse du dragon), forgée par Ou Yezi à la période des Printemps et Automnes (770-476 av.J.-C.). Et sa renommée traverse d’ores et déjà les frontières.
Dans la centenaire Maison Shen Guanglong, dernière fonderie héréditaire de Longquan, les épées semblent suspendues dans l’ombre, leur froide lumière découpant l’air. Le Bangladais Nayan Kumar Chowdhury et le Pakistanais Hamza Ahmad Salam, étudiants à l’Université Tsinghua, subjugués par la délicatesse des motifs et ornements des fourreaux, ainsi que le savoir-faire exceptionnel des artisans, n’ont pu résister à l’envie de les saisir pour les examiner de près.
« J’adore les dramas historiques chinois. Maintenant que je vois en vrai la fabrication d’une épée, ça me donne envie d’enfiler un costume traditionnel et d’apprendre l’art martial de l’épée », rêvasse Valentina Prokopeva, une étudiante russe enthousiaste, qui se réjouit de cette immersion dans l’histoire.
Tout près, dans l’atelier de forge, le ballet des marteaux scande un cling-clang ininterrompu. Sous les instructions du maître Li Haiping, les jeunes manipulent le fer, découvrant les étapes du rituel : fonte, martelage, ébarbage, ciselage, trempe, ajustage, polissage…
« Voir l’épée prendre forme entre mes mains, c’est une vraie fierté ! J’ai ressenti à la fois la concentration et le plaisir », s’émerveille le Guinéen Jérôme Kolomu Cece, encore ému par cette expérience unique. Témoin du lien entre passé et présent, il salue les efforts de la Chine pour préserver ces gestes millénaires, accessibles aujourd’hui aux jeunes curieux du monde entier.
Dimitrios Foukis, consul pour la diplomatie publique du consulat général de Grèce à Shanghai, découvre la culture de Longquan.
Un ADN de la culture locale
Aujourd’hui, l’art de l’épée et du céladon n’est plus seulement un symbole culturel de Longquan, mais s’affirme comme l’ambassadeur rayonnant de cette cité millénaire sur la scène mondiale.
Ce duo forme dorénavant une industrie patrimoniale, où l’histoire dialogue avec le développement économique local. À ce jour, plus de 7 500 entreprises ont vu le jour dans ce secteur, employant plus de 30 000 personnes et exportant leur savoir-faire aux quatre coins du monde.
« La culture de Lishui, et particulièrement celle de Longquan, m’a profondément marqué », confie Dimitrios Foukis, consul pour la diplomatie publique du consulat général de Grèce à Shanghai, venu visiter les lieux aux côtés des jeunes étrangers. « J’ai pu expérimenter personnellement la fabrication d’une épée et approfondir ma connaissance de l’art du céladon. La protection des artisanats traditionnels par les autorités locales est remarquable. Ces trésors tissent un lien parfait entre passé et présent, constituant le patrimoine culturel unique de Lishui. »
Cette même capacité à traverser le temps, M. Foukis la retrouve dans l’art du dialogue entre les cultures. La veille, lors du festival international de poésie de Lishui, il a déclaré : « Les échanges culturels sont par essence un dialogue », citant les récentes expositions – celle des antiquités grecques au Musée de Sanxingdui et « Les Grecs : D’Agamemnon à Alexandre le Grand » au Musée de l’Exposition universelle de Shanghai – comme des jalons majeurs des échanges sino-helléniques. « En écho à cela, la civilisation chinoise révèle une splendeur tout aussi extraordinaire. À Longquan, j’ai découvert comment le céladon, les épées et d’autres artisanats traditionnels ne sont pas seulement des trésors nationaux, mais bien un héritage culturel universel. »
Aujourd’hui, le céladon et l’épée de Longquan s’offrent en cadeau diplomatique, comme en ont témoigné les Jeux paralympiques de Paris, les Jeux asiatiques de Hangzhou, l’Exposition internationale d’importation de la Chine à Shanghai ou la Conférence mondiale sur l’Internet à Wuzhen, suscitant un engouement mondial. Sous la glaçure diaphane et le tranchant savamment dissimulé, palpite l’âme d’une civilisation – une rencontre entre la sagesse du feu et le génie de la matière, offrant au monde un récit de persistance et d’innovation.