
Huang Hong (3e à g.) lors de la cérémonie de remise du Prix Fu Lei 2025
Dans le calme feutré de son bureau, entourée d’ouvrages français et chinois, Huang Hong s’exprime avec une douceur empreinte d’une maîtrise évidente de son art. Lauréate du 17e Prix Fu Lei de la traduction et de l’édition (ci-après le Prix Fu Lei) pour la traduction de Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon de Jean-Paul Dubois, elle perçoit cette distinction non comme une consécration, mais comme la continuité naturelle d’une vie entièrement consacrée aux mots.
« C’était moins une surprise qu’un grand honneur », confie-t-elle avec simplicité. Cette récompense, fruit de « trente ans de passion pour la traduction littéraire », s’inscrit dans un parcours jalonné de succès, dont une finale au même prix en 2014 avec Le Chat de Schrödinger de Philippe Forest. Lors de la remise du prix, elle a salué l’auteur Jean-Paul Dubois, célébrant un roman « à la fois mélancolique et lumineux », traversé par l’idée que chacun « habite la Terre à sa façon, avec ses forces et ses faiblesses ». Intriguée d’abord par le titre, elle a été ensuite captivée par « l’histoire bouleversante et nostalgique sur le bonheur perdu », où M. Dubois, tel Pandore, laisse toujours subsister une lueur d’espoir au milieu du désenchantement.
Le choix de ce roman, initié par la maison d’édition Shiji Wenjing (Horizon) est une évidence. « Jean-Paul Dubois, après avoir révélé avec sobriété et ironie la cruauté et l’absurdité du monde, a su préserver pour nous une lueur d’espérance et de tendresse », explique-t-elle. Le prix Goncourt 2019, décerné à l’œuvre originale, a également pesé dans la balance. Quant à la compétition au sein du Prix Fu Lei 2025, avec 54 œuvres en lice (22 dans la catégorie « Littérature » et 32 dans « Essai »), elle répond avec philosophie : « L’homme propose, Dieu dispose. » Et cite un proverbe chinois : « S’occuper du labour, sans attendre la moisson » (只问耕耘,不问收获). Pour Mme Huang, l’essentiel reste la liberté de choisir des textes qui la passionnent et la responsabilité de « pénétrer dans la profondeur des mots, de leur donner un souffle de vie et de les accompagner jusqu’aux lecteurs inconnus. »

Huang Hong
L’art de la traduction
En traduisant Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, Mme Huang a privilégié la fidélité au texte original. Pour elle, « être fidèle, ce n’est pas seulement rester loyal au sens propre des phrases, mais aussi prendre en considération leur sous-entendu ; il ne faut pas seulement être fidèle au contenu, mais également à la forme. Le style, c’est l’homme, et le style revêt une importance capitale. Restituer le style d’un écrivain constitue un défi majeur pour le traducteur ». Elle n’hésite pas, cependant, à ajouter des notes de bas de page pour éclairer des contextes culturels ou historiques, ou pour mentionner des films, écrivains ou cinéastes. Face aux injures, elle a parfois eu recours à la stratégie de domestication pour rendre le caractère des personnages plus vif. Concernant les contextes culturels français, canadiens et danois présents dans le roman, elle a consulté de nombreuses documentations et ajouté de nombreuses notes. Ces éléments ne servent pas seulement à mieux comprendre l’œuvre, mais permettent aussi au lecteur de saisir pourquoi certaines références apparaissent à un endroit précis.
La traduction idéale, selon Mme Huang, devrait recréer chez le lecteur la sensation éprouvée lors de la lecture du texte original. « Si l’original possède cette beauté, la traduction doit autant que possible préserver cette même beauté ; il est préférable que les deux soient animés de la même beauté, ou du moins d’une beauté très proche, plutôt que d’être porteurs de beautés différentes.»
Si elle n’a pas trouvé le roman particulièrement difficile à traduire, le vrai défi résidait dans la restitution du caractère de chaque personnage. M. Dubois façonne ses rôles avec singularité, tant dans leur psychologie que dans leur langage. Son style, empreint de mélancolie mais jamais totalement désenchanté, laisse entrevoir les lueurs de la vie. Mme Huang a donc cherché à restituer le ton et le rythme de l’auteur, et à rendre au mot d’esprit toute sa saveur humoristique.
Au-delà de cette fidélité aux phrases, la traductrice insiste sur la dimension transnationale et universelle de l’œuvre : même écrit par un auteur français, le roman témoigne d’une expérience humaine et d’une perspective sur le monde qui, amplifiées par la mondialisation – études et voyages, mariages transnationaux, entreprises multinationales –, résonnent profondément avec le lectorat chinois contemporain. « La transnationalité est devenue monnaie courante dans la vie moderne », souligne-t-elle. La traduction devient alors une médiation qui permet au texte de traverser les cultures sans perdre sa vérité intime, offrant aux lecteurs un regard nouveau et une connexion profonde.
Le Prix Fu Lei, créé en 2009 en hommage à l’éminent traducteur chinois, distingue chaque année les meilleures traductions du français vers le chinois. « Il constitue une reconnaissance de la qualité des œuvres et un hommage à l’excellence de leur traduction », précise Mme Huang. Le prix favorise également la diffusion de la littérature française et francophone en Chine, et encourage les jeunes traducteurs via la catégorie « jeune pousse ».
Dans un contexte où la traduction automatique et l’intelligence artificielle progressent rapidement, elle défend avec force la valeur irremplaçable de la traduction humaine : « Une bonne traduction ne se limite pas à la simple transmission du sens ; elle doit restituer l’âme du texte, son rythme, ses émotions, ses nuances culturelles et sa musicalité. » L’humain, avec sa capacité à percevoir le sous-texte, à ressentir l’ambiance et à ajuster le ton selon le contexte, reste irremplaçable. « La technologie soutient, mais ne remplace pas. Traduire, c’est transmettre ce que les machines ne peuvent pas mesurer : la subtilité dans la profondeur d’un soupir, le battement du cœur, le temps d’un silence. »

L’ouvrage primé Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon de Jean-Paul Dubois, traduit par Huang Hong
Un pont culturel
Au-delà de la pratique traduisante, Mme Huang se voit comme une passeuse culturelle. « Je veux faire découvrir le charme de la littérature française, et montrer qu’il y a, derrière les mots, une manière unique de penser, de sentir, de vivre. Mes traductions aspirent à être des ponts discrets mais solides. » Cette ambition s’incarne dans la « Maison des Traducteurs de Songyang » dans le district de Songyang à Lishui (Zhejiang), première résidence de traducteurs en Chine, qu’elle a fondée dans sa région natale. Ce lieu paisible et inspirant offre un espace de travail, de dialogue et de partage, particulièrement pour les jeunes talents, favorisant ainsi la transmission du savoir et la richesse des échanges.
Depuis l’enfance, la littérature étrangère l’a fascinée. Entrée au département de français de l’Université de Nanjing en 1993, elle s’oriente vers la traduction plutôt que l’écriture. Dès 1996, elle commence ses premières tentatives, et l’année suivante en traduisant Le Monde extérieur de Marguerite Duras, elle découvre une passion irrépressible. Plus d’une centaine d’ouvrages suivront, allant de Saint-Exupéry à Bernard Werber, sans oublier des œuvres emblématiques comme Le Chat de Schrödinger, Une fatalité du bonheur, ou encore Dora Bruder. Elle a aussi co-traduit avec Yann Varc’h Thorel du chinois vers le français Aux racines de la société chinoise de Fei Xiaotong, publié à la Presse universitaire d’Inalco.
Ses projets actuels incluent la traduction de La Souterraine de Sophie Marceau, la relecture de Gravidanza d’Antoinette Fouque, et prochainement Le Premier Homme d’Albert Camus et La Porte étroite d’André Gide. Elle souhaite également explorer le théâtre et, un jour, la poésie, qu’elle considère comme « la forme la plus exigeante ». Sa pratique mêle une rigueur philologique à une sensibilité littéraire, s’appuyant sur une documentation approfondie et des choix lexicaux réfléchis pour préserver au mieux le timbre unique de l’auteur original.
Aux jeunes traducteurs, elle recommande de suivre les conseils de Liang Zongdai : choisir les textes « qu’ils veulent traduire, qu’ils sont aptes à traduire, et qu’ils doivent traduire ». Elle insiste sur l’importance de la lecture assidue, de la curiosité culturelle et de la patience.
Enfin, pour Mme Huang, traduire dépasse la simple transmission d’un texte : « Traduire, c’est créer un espace de dialogue, un dialogue patient, respectueux, parfois fragile, mais toujours plein de vivacité. Traduire, c’est écouter une voix étrangère, la faire vivre dans une autre langue, et aider les lecteurs à comprendre et à sentir l’autre. Dans un monde connecté, la traduction, c’est un pont. Elle rapproche, elle ouvre, elle fait confiance : la confiance en soi de même que la confiance en autrui. »