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Quand la caméra s’efface pour laisser place à l’humain

2026-04-01 16:18:00 Source: La Chine au présent Auteur: SONIA BRESSLER*
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Une immersion rare et pudique dans le quotidien de la jeunesse tibétaine, entre traditions ancestrales et aspirations modernes. 

Affiche du documentaire Les élèves du toit du monde 

Des vallées de Nyingchi aux sommets de Lhassa, le réalisateur français Jacques Malaterre s’immerge dans le quotidien de six enfants tibétains. À travers les trois épisodes de sa série documentaire Les élèves du toit du monde, il capte l’intimité de parcours qui se tissent entre les bancs de l’école et la vie au sein des foyers. Sur ces hauts plateaux, chaque trajet et chaque récit témoignent d’une transmission vivante où apprendre et grandir deviennent une aventure collective.

Cette trilogie documentaire se déploie sans projection, sans exotisation, ni procès d’intention. Non pas par neutralité molle, mais par respect actif – une démarche qui constitue, à mes yeux, l’un des gestes audiovisuels les plus justes de ces dernières années. Filmée à hauteur d’enfants, de familles et de territoires vécus, elle offre une clé précieuse pour appréhender la Chine contemporaine dans toute sa complexité humaine.

Filmer sans capturer : une éthique de la présence

Dès les premiers instants, le dispositif choisi par Jacques Malaterre est limpide. Il ne s’agit pas d’enquêter sur le Xizang, mais de se laisser guider par celles et ceux qui y vivent.

Dans chacun des trois épisodes, le réalisateur marche derrière les élèves, apprend d’eux, accepte de ne pas maîtriser la langue, les gestes, les codes.

Cette posture est loin d’être anodine. Elle rompt avec deux travers fréquents du regard occidental sur la Chine : la tentation de l’expertise surplombante et la fascination esthétisante qui transforment les cultures en décors.

Ici, rien de tel. La caméra est au niveau des corps, des voix, des rythmes quotidiens. Elle accompagne, elle n’arrache rien.

Des journalistes étrangers assistent à un cours de zhanian, un instrument à cordes traditionnel tibétain, dans le cadre des activités extrascolaires dans un collège de Nyingchi (Xizang), le 28 octobre 2025.

Nyingchi en avril : l’école au milieu des fleurs de pêcher

Le premier épisode se déroule dans le district de Bomi, à Nyingchi, au moment où les vallées se couvrent de fleurs de pêcher, annonçant le début de la saison touristique. Ce choix temporel est déjà porteur de sens : il inscrit l’école dans un territoire traversé par des dynamiques économiques et culturelles contemporaines.

Aux côtés de Bianba Zhuoma et Danzeng Tuoke, le film donne à voir une articulation fine entre plusieurs mondes : l’école et ses exigences ; la famille et ses rituels ; le tourisme et ses opportunités.

La préparation de raviolis, l’essayage de vêtements tibétains, la participation à une cérémonie de prière, puis, chez l’autre élève, l’aide au restaurant familial fréquenté par les touristes : autant de scènes qui montrent une culture vivante, en interaction avec son environnement, loin de toute image figée.

Ce que l’on perçoit surtout, c’est l’attention portée par les parents à l’éducation. Une attention silencieuse, concrète, jamais théorisée, mais profondément engagée. Là encore, le film ne commente pas : il laisse apparaître.

Xigaze en juin : apprendre, rêver, se projeter

Le deuxième épisode nous conduit à Xigaze, deuxième ville de la région, au troisième collège du district de Sangzhuzi. Avec Baima et Dawa, le film s’attarde sur le quotidien scolaire : cours de tibétain et de chinois, repas à la cantine, trajets en bus.

Une scène me semble particulièrement significative : celle des échanges dans le bus scolaire, lorsque les élèves parlent de leurs rêves et de leurs projets.

Ici, l’école apparaît comme un espace de projection vers l’avenir, non pas abstrait, mais situé, inscrit dans des trajectoires familiales et territoriales.

La séquence de la fête du Linka, vécue avec la famille de Baima lors d’un pique-nique en périphérie urbaine, rappelle que l’apprentissage ne se limite pas aux murs de l’établissement. Il se prolonge dans les gestes, les loisirs, les formes de sociabilité.

Le film ne nie pas les tensions liées à la modernité éducative ; il les inscrit simplement dans des vies concrètes, sans discours plaqué.

Des participants à un concours mettant en valeur l’artisanat traditionnel tibétain au Musée d’art du thangka à Lhassa (Xizang), le 23 novembre 2025 

Lhassa en septembre : transmission et urbanité

Le troisième épisode, tourné à Lhassa, déploie une autre facette du Xizang contemporain : celle d’une ville vivante, traversée par des circulations multiples. Avec Gesang et Angwang, le spectateur passe du Norbulingka à la rue Barkhor, des ateliers de thangka au collège n°3 de Lhassa, des restaurants tenus par les parents aux foyers familiaux.

Ce qui frappe ici, c’est la manière dont la culture se transmet par le travail : celui artistique des peintres de thangka, celui éducatif des enseignants, celui économique des familles.

La culture n’est ni un vestige ni un slogan ; elle est une pratique quotidienne, parfois fragile, souvent inventive.

Cette approche rejoint profondément mes propres observations de terrain, lors de mes voyages au Xizang en 2007 puis en 2012, et dans mes ouvrages Voyage au cœur du Tibet et Découvrir le Tibet. La Chine, et le Xizang en particulier, ne se laissent jamais comprendre par des catégories figées : ils demandent du temps, de la présence, de l’humilité.

Tisser un pont : images, mots et reconnaissance

Ce qui me touche le plus dans le travail de Jacques Malaterre, et ce qui fonde notre proximité intellectuelle, c’est cette conviction partagée : on ne construit pas un dialogue entre les cultures avec des certitudes, mais avec de l’attention.

À travers Les élèves du toit du monde, il ne s’agit ni de démontrer, ni de convaincre. Il s’agit de montrer ce qu’il y a de beau, et de profondément humain, lorsque l’on accepte de s’intéresser à l’autre sans jugement, sans biais, sans volonté de domination symbolique.

À l’heure où la Chine est trop souvent abordée à travers des prismes idéologiques rigides, ces films rappellent une évidence philosophique essentielle : la reconnaissance précède la connaissance.

 

*SONIA BRESSLER est philosophe française et fondatrice de la Route de la Soie – Éditions.

 

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