
Intérieur du Musée de la littérature Zhou Kexi (PHOTO FOURNIE PAR LE CENTRE DES MEDIAS CONVERGENTS DU DISTRICT DE SONGYANG)
À 83 ans, Zhou Kexi a dernièrement renoué avec les sentiers montagneux de Songyang (Zhejiang), où se devinent encore les traces de ses ancêtres. Mathématicien durant la première moitié de sa vie, il s’est ensuite consacré à la traduction. On lui doit des versions chinoises de Madame Bovary, Le Comte de Monte-Cristo, Les Trois Mousquetaires, Le Petit Prince et, surtout, À la recherche du temps perdu de Marcel Proust – des ouvrages réédités à maintes reprises. Aujourd’hui, sa région d’origine lui consacre un musée de la littérature à son nom. Le traducteur, qui évoque avec autodérision son « oreille défaillante », confie : « Ce lieu raconte le cheminement d’un enfant du cru, tantôt joyeux tantôt éprouvant, dans l’univers de la traduction littéraire. Je n’ai ni force ni talent particuliers ; tout ce que j’ai accompli, je le dois à la persévérance. »
L’inauguration du Musée de la littérature Zhou Kexi, doublée d’une rencontre autour de son œuvre, s’est déroulée le 30 mars à Songyang. Ce nouvel espace, qui réunit près de 300 pièces (manuscrits originaux, traductions, calligraphies, illustrations, articles de presse), enrichit Songyang par l’alliance de la tradition et de l’ouverture littéraire, et pose surtout un jalon inspirant pour la traduction en Chine contemporaine.

Deux vies pour une œuvre
La pluie printanière caresse les pavés du village de Chi’an à Songyang. Sous le pignon typique d’une ancienne demeure figure désormais une nouvelle inscription : Musée de la littérature Zhou Kexi. « Les panneaux sont rédigés à la première personne pour créer une proximité avec le visiteur », explique-t-il. Douze sections thématiques retracent ses deux vies : 33 années consacrées aux mathématiques, puis la traduction, qu’il considère comme sa seconde existence.
Originaire de la province du Fujian et installé à Shanghai, Zhou Kexi reste lié au district de Songyang par son père et son grand-père. « Mes racines sont ici, mon cœur bat à Chi’an. » Diplômé en mathématiques de l’Université Fudan, il a enseigné durant 28 ans à l’École normale supérieure de l’Est de la Chine. C’est un stage de perfectionnement à l’École normale supérieure de Paris qui a éveillé sa vocation littéraire : il y encadrait des étudiants en mathématiques tout en traduisant Simone de Beauvoir, Alexandre Dumas et Alphonse Daudet. Porté par ce caractère obstiné propre aux habitants de l’ouest du Zhejiang, il a fini par céder à sa véritable nature. À cinquante ans, il a quitté définitivement l’enseignement des mathématiques pour se plonger dans l’univers de la traduction. Et ce, sans regret : « On ne gagne rien sans perdre quelque chose. » En 1992, il est devenu éditeur chez Shanghai Translation Publishing House, se consacrant entièrement à la traduction littéraire du français.
Traduire À la recherche du temps perdu a été pour lui « une véritable raison de vivre ». Dans le musée, l’octogénaire contemple les multiples éditions de son œuvre et, sourire aux lèvres, s’interroge : « J’ai passé plus de dix ans de ma vie à traduire Proust. Était-ce bien raisonnable ? Je n’en sais rien. Toujours est-il que c’est ainsi. » Cette sérénité a guidé tout son parcours. Après avoir traduit les tomes I, II et V, il a conçu avec Tu Weiqun, chercheuse spécialiste de Proust à l’Académie des sciences sociales de Chine, une édition d’extraits choisis pour rendre l’œuvre proustienne moins intimidante. Chemin faisant, ils se sont donné pour principe : « garder son calme », pour aller plus loin. Pour Le Petit Prince, l’expérience fut identique : « Certaines phrases ne sont pas complexes en elles-mêmes, mais la juste formulation se dérobe. Quand on la trouve enfin, elle semble pourtant des plus ordinaires. »
Loin de tout laisser-aller, cette sérénité cache une rigueur extrême, comme en témoignent les manuscrits couverts de ratures dans le musée. « Revenir dix fois sur un passage, c’est monnaie courante. Chaque mot, chaque phrase, chaque paragraphe est un combat », insiste-t-il, convaincu qu’une bonne traduction n’advient que par la retouche. Selon Huang Hong, professeure de français à l’Université de Nanjing, « on a parfois l’impression qu’il voudrait réduire un livre en cendres pour les avaler, si cela pouvait en donner la traduction ».
Outre les classiques français, le musée présente ses traductions de romans policiers et de contes de l’anglais, ses articles de presse, ainsi que ses dessins, notamment les illustrations qu’il a réalisées pour Le Petit Prince. On y voit aussi les annotations d’écrivains comme Wang Anyi et Zhang Wenjiang, qui suggéraient des améliorations sur ses manuscrits de Proust.

Vue du Musée de la littérature Zhou Kexi (PHOTO FOURNIE PAR LE CENTRE DES MEDIAS CONVERGENTS DU DISTRICT DE SONGYANG)
Traduire, une affaire de sensation
L’ouverture de ce musée vise moins à préserver des manuscrits qu’à transmettre un esprit : le respect des classiques, la valeur du dialogue et l’enrichissement mutuel des cultures.
« Sa plume est nette, sobre, élégante, lumineuse, et pourtant pleine de vie », remarque Yang Xiaohui, vice-présidente de l’Association des écrivains de l’arrondissement de Jing’an (Shanghai). Elle note que M. Zhou affectionne les œuvres où domine la sobriété, mais souligne le défi de restituer au lecteur la subtilité qui se cache derrière cette apparente simplicité. Cette traduction « dépouillée mais intense » exige « une vaste palette stylistique », qui tient à son érudition et à sa sensibilité artistique. Tu Weiqun souligne : « M. Zhou évoque souvent ses excellents dictionnaires. Pourtant, ses traductions vont bien au-delà des mots qu’ils proposent. »
Habité par une élégance paisible, il imprime à ses mots une douceur naturelle, se laissant guider par la sensation. « Selon ce que l’on ressent, la couleur des mots change. » Dans Madame Bovary, après l’abandon de Rodolphe, Emma reste prostrée, alitée. Face au mot « immobile », là où d’autres traducteurs auraient choisi un terme qualificatif psychologique, Zhou Kexi a opté pour une expression rendant la fixité du corps, laissant deviner la torpeur de l’âme à travers cette immobilité physique. C’est sa manière de « décrire l’intérieur par l’extérieur ».
Le Petit Prince, ouvrage empreint d’innocence, a fini par gagner le cœur du traducteur au fil de son travail. Le verbe « apprivoiser », concept clé proposé par le renard, lui a donné du fil à retordre. Il en a révisé la traduction à maintes reprises, pour finalement revenir à sa première intuition. « On croirait un simple retour au point de départ. Mais mine de rien, après avoir erré dans la forêt des mots et hésité sans fin, l’esprit agité s’est finalement posé à cet endroit précis. »
Pour Yuan Xiaoyi, directrice de l’Institut de littérature de l’Académie des sciences sociales de Shanghai, la traduction est le prisme à travers lequel M. Zhou regarde le monde. « Le plus important en traduction littéraire n’est jamais le simple résultat, mais l’expérience humaine que le traducteur insuffle entre les lignes – une expérience à la fois historique, sociale et subjective. Cette expression, née du temps et d’une vie singulière, est ce que l’intelligence artificielle ne saura jamais égaler. »

Un organisme vivant
« Ériger un musée de la littérature au nom d’un traducteur qui continue d’écrire, de penser, d’explorer les limites du langage, c’est rendre hommage à la fois à Zhou Kexi et à la littérature en devenir », souligne Yuan Xiaoyi. Après avoir déambulé dans les vieilles rues de Songyang, ce district millénaire qui s’efforce aujourd’hui de devenir un modèle de renouveau de la « Chine classique », elle s’épanche : « J’ai soudain compris pourquoi un traducteur comme Zhou Kexi a pu émerger d’ici. Parce que la culture, à Songyang, ne flotte pas dans les airs. Elle est inscrite dans la mémoire du quotidien, elle est devenue une manière naturelle d’être. On ne consomme pas la culture, on la vit. »
Le Musée de la littérature Zhou Kexi occupe deux anciennes demeures traditionnelles, dont la structure a été préservée et redynamisée par un design moderne. Il forme avec les paysages de Songyang un organisme vivant, où l’héritage du passé dialogue avec l’avenir, et d’où jailliront de nombreux échanges littéraires.
*SUN YANYANG est journaliste à