Du 25 au 30 avril 2026, s’est déroulée, la douzième édition du Festival international de poésie de Gulangyu. Cette édition m’a permis de découvrir un sanctuaire culturel entre la Chine et le monde.
Au large de Xiamen, face aux mouvements incessants du commerce maritime et des flux numériques de l’Asie contemporaine, l’île de Gulangyu semble appartenir à un autre rythme du monde. Ici, les voitures sont absentes, les ruelles serpentent entre les banians, les villas coloniales et les jardins subtropicaux. Le silence y possède encore une densité presque spirituelle. C’est dans ce décor singulier, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2017 (voir le numéro de la revue Dialogue Chine-France n°8), que s’est tenu le 12e Festival international de poésie de Gulangyu, devenu au fil des années l’un des événements poétiques les plus emblématiques de la Chine contemporaine.

Bien davantage qu’un simple rendez-vous littéraire, ce festival incarne aujourd’hui une vision culturelle : celle d’un refuge pour la création poétique, loin du bruit et de la fureur du monde. À une époque dominée par la saturation informationnelle, les tensions géopolitiques et l’accélération technologique, Gulangyu apparaît comme un espace de ralentissement, de contemplation et de dialogue interculturel.
L’importance de ce festival réside précisément dans cette tension féconde entre mémoire historique, cosmopolitisme culturel et quête d’intériorité.

Une île façonnée par une longue tradition poétique
La relation entre Gulangyu et la poésie plonge ses racines dans une histoire intellectuelle ancienne. L’île possède une profondeur culturelle rare dans le paysage littéraire chinois moderne.
Plusieurs figures majeures de la littérature chinoise y ont puisé leur inspiration. Le grand écrivain et essayiste Lin Yutang, connu pour avoir introduit auprès du public occidental une vision humaniste et raffinée de la civilisation chinoise, y séjourna longuement. Le poète Cai Qijiao, figure importante de la poésie moderne chinoise, partit également de Gulangyu vers son destin littéraire. Quant à Shu Ting, l’une des grandes représentantes de la poésie dite « obscure » (menglong shi), elle demeure profondément associée à l’identité poétique de l’île. Et elle dirige avec une grande discrétion ce festival, elle rassemble, tisse des liens ainsi entre plusieurs poètes venus de mondes si différents. Elle offre à chacun la possibilité de se laisser emporter par la magie des lieux, des rencontres, des brumes matinales de l’île, de l’écume partagée…
Cette continuité culturelle s’est institutionnalisée dès 1914, lorsque le riche homme d’affaires Lin Erjia fonda sur l’île la société poétique Shuzhuang (Shuzhuang Yin She). Ce cercle littéraire devint rapidement l’une des sociétés poétiques les plus influentes de la Chine moderne. Dans une période marquée par les bouleversements politiques et les recompositions intellectuelles du début du XXe siècle, Gulangyu apparaissait déjà comme un espace de raffinement lettré et d’expérimentation culturelle.
La renaissance de cette société poétique en 2016 témoigne de la volonté chinoise contemporaine de réactiver les continuités culturelles plutôt que de les muséifier. Depuis août 2023, des rencontres poétiques mensuelles sont organisées dans le jardin Shuzhuang, tandis que des concerts de poésie et de musique ont lieu chaque trimestre dans le grand auditorium de l’île. Cette articulation entre patrimoine, oralité et création contemporaine constitue l’une des singularités majeures de Gulangyu.

La poésie comme dialogue avec le patrimoine vivant
Créé en 2006, le Festival de poésie de Gulangyu s’est progressivement imposé comme un événement culturel de référence en Chine. Dès sa première édition, organisée autour du thème « Poésie et musique », le festival affirmait une identité distincte : faire dialoguer la poésie avec l’espace urbain, la mémoire architecturale et les arts vivants.
Cette orientation demeure aujourd’hui au cœur de son identité.
Contrairement à de nombreux festivals littéraires confinés dans des salles de conférences ou des institutions académiques, Gulangyu transforme l’ensemble de l’île en scène poétique. Les lectures se déroulent dans les jardins historiques, les anciennes villas, les ruelles étroites ou au bord de la mer. Les concerts poétiques, les salons littéraires, les lectures publiques, les performances musicales et les rencontres scolaires composent une cartographie sensible où la poésie dialogue avec les pierres, les arbres et la mémoire des lieux.
Cette mise en relation entre patrimoine mondial et création poétique contemporaine produit une expérience culturelle rare. La poésie cesse d’être un objet réservé à une élite lettrée ; elle redevient une expérience spatiale et collective.
L’importance accordée à la musique n’est pas anodine. Gulangyu est surnommée en Chine « l’île du piano » en raison de son exceptionnelle tradition musicale. Le festival prolonge ainsi une longue histoire des échanges entre poésie et musique dans la culture chinoise, où les deux arts furent historiquement indissociables.
Dans cette perspective, le festival participe également à une réflexion plus large sur les formes contemporaines du patrimoine vivant. Il ne s’agit pas simplement de préserver des bâtiments historiques, mais de maintenir une respiration culturelle capable d’animer ces lieux.

Un laboratoire discret du dialogue interculturel
Le Festival international de poésie de Gulangyu possède également une dimension diplomatique et interculturelle importante. Depuis sa création, il attire des poètes, traducteurs, artistes et intellectuels venus de nombreux pays. Cette ouverture internationale s’inscrit dans l’histoire même de l’île, ancien espace cosmopolite marqué par les circulations maritimes et les influences étrangères.
Dans le contexte actuel des tensions internationales, cette fonction de médiation culturelle acquiert une signification particulière. Là où les relations internationales sont souvent dominées par les rapports de force économiques ou stratégiques, la poésie offre un autre registre de dialogue : celui de l’expérience humaine, de la mémoire et des sensibilités partagées.
Le festival ne relève pas d’une démonstration spectaculaire de puissance culturelle, mais d’une esthétique de la discrétion, du retrait et de la lenteur.
C’est précisément cette sobriété qui lui confère sa force symbolique.
Pour le public international, Gulangyu offre une image éloignée des représentations souvent réductrices de la Chine technologique ou géopolitique. L’île rappelle l’existence d’une Chine lettrée, musicale et méditative, profondément attachée à la relation entre paysage intérieur et création artistique.

Une résistance poétique à l’accélération du monde
Le succès croissant du festival révèle peut-être un besoin plus profond des sociétés contemporaines : retrouver des espaces de silence et de résonance intérieure.
À Gulangyu, la poésie n’apparaît pas comme un luxe culturel marginal, mais comme une nécessité anthropologique. Dans un monde dominé par la vitesse, les écrans et la fragmentation de l’attention, l’île propose une autre temporalité. Les poètes y trouvent non seulement un lieu de création, mais aussi une forme de refuge existentiel.
Cette dimension explique sans doute l’émotion particulière que suscite le festival auprès de nombreux participants étrangers. Gulangyu n’est pas seulement un décor pittoresque ; c’est un espace où l’on éprouve encore la possibilité d’une conversation lente entre les cultures.
Le 12e Festival international de poésie confirme ainsi la place singulière de Gulangyu dans le paysage culturel chinois et mondial. L’île devient un symbole : celui d’une culture capable de résister à la brutalisation du temps contemporain par la beauté, la mémoire et la parole poétique.
Dans le tumulte du XXIe siècle, Gulangyu rappelle finalement une vérité essentielle : la poésie demeure peut-être l’une des dernières formes de silence partagé entre les peuples.
*SONIA BRESSLER est philosophe et fondatrice de la Route de la Soie – Éditions.