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Chen Hui ou la force tranquille du quotidien : quand la littérature des marchés chinois rencontre le monde

2026-06-23 14:38:00 Source: Dialogue Chine-France Auteur: SONIA BRESSLER*
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Au milieu de l’effervescence du Salon international du livre de Beijing 2026, certaines rencontres attirent l’attention non par leur spectaculaire mise en scène mais par la profondeur silencieuse des questions qu’elles soulèvent. La rencontre consacrée à l’écrivaine Chen Hui, organisée le 18 juin dans le cadre du BIBF, appartient à cette catégorie rare d’événements qui invitent à réfléchir à l’avenir même de la littérature contemporaine. 

Aux côtés de la professeure Zhang Li, vice-doyenne de la Faculté de littérature chinoise de l’Université normale de Beijing, et sous l’animation de Liu Heidi, fondatrice de Mirror Bookstore et du Parallel Poetry Festival, cette conversation a permis d’explorer un phénomène littéraire qui suscite un intérêt croissant en Chine : celui de la « nouvelle littérature populaire » (xin dazhong wenyi), dont Chen Hui est aujourd’hui l’une des représentantes les plus remarquées. 

Son parcours est à lui seul une invitation à repenser certaines idées reçues sur la création littéraire. Depuis plus de vingt ans, Chen Hui partage son temps entre le travail sur les marchés et l’écriture. Loin des institutions littéraires traditionnelles, son œuvre s’est construite au contact direct de la vie quotidienne, des vendeurs ambulants, des voisins, des familles ordinaires et des femmes anonymes qui composent la trame discrète de la société chinoise contemporaine. 

Cette proximité avec la vie ordinaire constitue sans doute l’une des clés de son succès. 

La littérature comme observation du réel 

Dans un paysage culturel mondial souvent dominé par les récits de crise, de fracture sociale ou d’angoisse existentielle, l’œuvre de Chen Hui propose une voie différente. Non qu’elle ignore les difficultés de l’existence ; au contraire, elle les observe avec une grande lucidité. Mais elle refuse d’en faire le seul horizon de la condition humaine. 

Ses livres, notamment Dans le marché, dans le monde (在菜场,在人间) et Les enfants de ce monde (世间的小儿女), accordent une attention particulière aux gestes simples, aux solidarités discrètes et aux formes ordinaires de résilience qui permettent aux individus de poursuivre leur existence malgré les épreuves. 

Cette approche rappelle que la littérature peut être un instrument d’observation sociale aussi précieux que les grandes enquêtes sociologiques. À travers les histoires de vendeurs, de voisins, de travailleurs migrants ou de femmes confrontées aux contraintes du quotidien, Chen Hui documente les transformations de la Chine contemporaine depuis le niveau le plus concret de l’expérience humaine. 

Son écriture s’inscrit ainsi dans une longue tradition chinoise d’attention aux réalités vécues, tout en proposant une forme renouvelée de réalisme adaptée aux sensibilités contemporaines.   

Du marché au monde 

L’un des thèmes centraux de la rencontre concernait l’évolution de son parcours littéraire. 

Les premiers ouvrages de Chen Hui étaient profondément enracinés dans l’univers des petites villes et des marchés locaux. Son œuvre la plus récente, Aller là où fleurissent les fleurs (去有花的地方), élargit considérablement cet horizon. L’autrice y accompagne des apiculteurs itinérants parcourant différentes régions de Chine au rythme des floraisons. 

Ce déplacement géographique constitue également une transformation symbolique. Le regard de l’écrivaine quitte l’espace familier du marché pour explorer des territoires plus vastes sans jamais perdre sa proximité avec les individus qu’elle rencontre. 

Cette évolution témoigne d’un phénomène plus large observé dans la littérature chinoise contemporaine : l’émergence d’écrivains capables de partir du local pour atteindre l’universel. 

Les récits de Chen Hui ne cherchent pas à représenter la Chine dans sa totalité. Ils donnent à voir des existences particulières. Pourtant, cette attention portée aux singularités produit paradoxalement une portée universelle. Les lecteurs étrangers ne découvrent pas seulement une société différente ; ils reconnaissent également des émotions, des aspirations et des préoccupations qui leur sont familières. 

Une nouvelle voix féminine 

La discussion a également mis en lumière une dimension essentielle de l’œuvre de Chen Hui : sa contribution au renouvellement de l’écriture féminine contemporaine. 

Comme l’a souligné Zhang Li, son travail se distingue de certaines formes traditionnelles de littérature féminine centrées sur l’intériorité, les conflits sentimentaux ou les récits de souffrance individuelle. 

Les femmes qui peuplent les livres de Chen Hui sont d’abord des actrices de la vie sociale. Elles travaillent, négocient, élèvent leurs enfants, entretiennent des réseaux de solidarité et affrontent les difficultés avec pragmatisme. 

Cette représentation contribue à enrichir les perspectives offertes par la littérature féminine contemporaine. Elle met en lumière des expériences souvent négligées par les récits dominants : celles des femmes ordinaires, des travailleuses, des habitantes des petites villes et des espaces ruraux. 

Loin des stéréotypes, Chen Hui propose ainsi une vision nuancée de la condition féminine contemporaine, fondée sur l’observation attentive des réalités vécues. 

Une littérature pour le dialogue interculturel 

Pour les lecteurs européens, et particulièrement français, l’intérêt de cette œuvre dépasse largement le cadre de la découverte littéraire. 

Les récits de Chen Hui offrent un accès privilégié à la Chine contemporaine à travers les expériences concrètes de ses habitants. Ils permettent de dépasser les représentations abstraites ou géopolitiques souvent associées au pays pour retrouver la dimension profondément humaine de ses transformations sociales. 

Dans un contexte international marqué par les incompréhensions réciproques, cette littérature du quotidien joue un rôle comparable à celui d’une diplomatie culturelle silencieuse. 

Les grands débats internationaux portent souvent sur les stratégies, les institutions ou les rapports de puissance. La littérature, elle, rappelle que les sociétés sont avant tout composées d’êtres humains confrontés à des défis communs : le travail, la famille, le vieillissement, les espoirs et les incertitudes de l’avenir. 

C’est précisément dans cette capacité à révéler l’universalité du vécu humain que réside la force du dialogue littéraire. 

La valeur du réel à l’ère numérique 

La rencontre consacrée à Chen Hui a également soulevé une question fondamentale pour notre époque : quelle place reste-t-il pour l’observation patiente du réel dans un environnement dominé par les réseaux sociaux, les algorithmes et l’accélération permanente de l’information ? 

Alors que de nombreux contenus privilégient la rapidité, la simplification ou l’émotion immédiate, l’œuvre de Chen Hui invite à ralentir le regard. Elle rappelle que les histoires les plus significatives ne sont pas toujours les plus spectaculaires. 

Cette fidélité au réel constitue peut-être la véritable modernité de son écriture. 

Dans un monde saturé de récits fragmentés, l’attention portée aux existences ordinaires apparaît comme une forme de résistance culturelle. Elle réaffirme l’importance de la présence, de l’écoute et de la compréhension mutuelle. 

À travers les voix des marchands, des voisins, des femmes anonymes et des travailleurs itinérants, Chen Hui nous rappelle finalement que la littérature demeure l’un des moyens les plus précieux pour comprendre la complexité du monde contemporain. 

Et c’est peut-être là, dans cette simplicité apparente, que réside sa portée universelle. 

*SONIA BRESSLER est philosophe et fondatrice de la Route de la Soie – Éditions. 

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