Paris, vendredi 20 mars 2026. À l’heure où les équilibres internationaux connaissent des recompositions profondes, certaines initiatives rappellent que les relations entre nations ne se résument pas aux rapports de force. En cette soirée printanière organisée à la Maison de l’Amérique latine, les célébrations du trentième anniversaire de l’Association des amitiés franco-chinoises de Paris (AAFCP) et de l’Association des amis de la langue et de la culture chinoises de Paris Sud (AALCC) ont offert un moment de respiration diplomatique et culturelle, centré sur une conviction simple : le dialogue entre les peuples demeure un levier structurant de stabilité et de compréhension mutuelle.
Placée sous l’impulsion de Corinne Guo et Lyazid Benhami, cette rencontre a réuni une pluralité d’acteurs (responsables politiques, académiciens, chercheurs, entrepreneurs et représentants des médias) témoignant de la profondeur et de la diversité des liens tissés entre la France et la Chine au fil des décennies. Plus qu’un anniversaire, l’événement s’est affirmé comme un espace de réflexion collective sur les conditions d’une coopération renouvelée.
Fondées au milieu des années 1990, l’AAFCP et l’AALCC s’inscrivent dans une dynamique particulière des relations internationales : celle d’une diplomatie « par le bas », portée par les échanges culturels, linguistiques et humains. Depuis trente ans, ces associations ont multiplié les initiatives concrètes – programmes éducatifs, événements culturels, missions d’échange – contribuant à densifier les interactions entre citoyens français et chinois.
Comme l’a rappelé Patrick Brunot, président de l’AAFCP, leur ambition reste inchangée : “mieux nous connaître, le peuple français et le peuple chinois”. Cette orientation fait écho à une tendance largement documentée en relations internationales, où les interactions interpersonnelles jouent un rôle croissant dans la construction de la confiance.
Claude Germon, président de l’AALCC, a quant à lui insisté sur la profondeur historique de ces liens, évoquant une admiration réciproque ancienne entre les deux cultures. Cette perspective s’inscrit dans une lecture de long terme des relations sino-françaises, marquées à la fois par des moments d’intensité diplomatique et par des circulations intellectuelles continues.
La présence d’académiciens, de chercheurs du CNRS et de figures de l’Institut de France souligne également l’importance du savoir comme vecteur de rapprochement. À cet égard, la coopération scientifique apparaît comme un pilier discret mais essentiel de la relation bilatérale, notamment dans des domaines tels que l’innovation technologique, la transition énergétique ou la santé.
L’un des moments centraux de la soirée fut l’intervention de l’ambassadeur de Chine en France, Deng Li, dont le discours a articulé diagnostic lucide et perspective constructive. Évoquant un monde « à la croisée des chemins », marqué par la montée de l’unilatéralisme et des tensions géopolitiques, il a souligné que les relations sino-françaises n’échappent pas à ces recompositions, notamment dans le domaine commercial.
Ce constat rejoint les analyses contemporaines sur la fragmentation de l’ordre international et la reconfiguration des chaînes de valeur. Toutefois, loin d’adopter une posture défensive, l’ambassadeur a mis en avant la nécessité de renforcer les échanges humains comme antidote aux logiques de confrontation.

Dans une formulation particulièrement significative, il a rappelé que la coopération ne consiste pas à nier les divergences, mais à « avancer ensemble vers un même objectif en transcendant les différences ». Cette approche s’inscrit dans une tradition intellectuelle chinoise ancienne : chez Confucius, l’harmonie n’implique pas l’uniformité, mais la coexistence dynamique des différences.
En écho, les responsables français présents ont insisté sur la nécessité de “lever les barrières” et d’explorer les marges de coopération encore inexploitées. Cette convergence de discours traduit une réalité souvent sous-estimée : malgré les tensions, la relation sino-française demeure structurée par des intérêts communs substantiels, qu’il s’agisse du multilatéralisme, de la lutte contre le changement climatique ou de la préservation de la diversité culturelle.
Au-delà des considérations diplomatiques, la soirée a mis en lumière les dynamiques économiques à l’œuvre entre les deux pays. Deng Li a ainsi souligné que le développement technologique et économique de la Chine constitue une opportunité pour la France, appelant à un renforcement des investissements croisés.
Cette perspective s’inscrit dans un contexte où la Chine reste un partenaire économique majeur pour l’Union européenne. Pour les entreprises françaises, le marché chinois continue d’offrir des perspectives significatives, notamment dans les secteurs du luxe, de l’agroalimentaire et des technologies vertes.
Symétriquement, les investissements chinois en France participent à la recomposition du paysage industriel et à l’intégration économique globale. Toutefois, ces dynamiques nécessitent un encadrement politique et réglementaire attentif, afin de concilier ouverture économique et souveraineté stratégique.
Sur le plan culturel, les échanges apparaissent comme un espace privilégié de coopération. La présence d’acteurs du patrimoine, de la gastronomie et des arts lors de la soirée illustre la vitalité de ces interactions. À cet égard, la culture fonctionne comme un « langage commun », capable de dépasser les clivages politiques et de créer des espaces de dialogue durables..

Penser l’avenir : vers une coopération renouvelée
Si la soirée avait pour vocation de célébrer un héritage, elle s’est également tournée vers l’avenir. Les interventions ont convergé vers une idée centrale : la nécessité de renouveler les formes de la coopération sino-française à l’aune des défis contemporains.
Parmi les axes identifiés figurent notamment : le renforcement des coopérations scientifiques et universitaires ; le développement de projets conjoints en matière de transition écologique ; l’intensification des échanges culturels et éducatifs ; la promotion d’un dialogue économique équilibré.
Ces orientations rejoignent les priorités définies dans plusieurs cadres bilatéraux récents, où la France et la Chine cherchent à articuler compétition et coopération dans un contexte international incertain.
Plus profondément, l’événement a mis en évidence le rôle irremplaçable des acteurs non étatiques dans la construction des relations internationales. À l’heure où les États sont confrontés à des contraintes multiples, les associations, universités et entreprises apparaissent comme des vecteurs essentiels de continuité et d’innovation.

L’amitié comme horizon stratégique
Au-delà des discours et des analyses, cette soirée anniversaire a rappelé une réalité souvent éclipsée par les logiques de puissance : les relations internationales sont aussi, et peut-être avant tout, des relations humaines.
En mobilisant des références implicites à la tradition intellectuelle chinoise (de Confucius à Mencius) , l’ambassadeur Deng Li a inscrit son propos dans une vision où la confiance, la réciprocité et le dialogue constituent les fondements de l’ordre international. Cette approche trouve un écho particulier dans la relation franco-chinoise, marquée par une capacité historique à conjuguer différences et convergences.
Trente ans après leur création, l’AAFCP et l’AALCC apparaissent ainsi comme des laboratoires de cette diplomatie du quotidien, où se construit patiemment une compréhension mutuelle. À l’image d’un vers de Li Bai, où les distances s’effacent dans le partage d’une même émotion, ces initiatives rappellent que la proximité entre les peuples ne se décrète pas : elle se cultive. Dans un monde fragmenté, cette patience pourrait bien constituer l’une des formes les plus précieuses de lucidité stratégique.
*SONIA BRESSLER est philosophe et fondatrice de la Route de la Soie – Éditions.